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Un marcheur à New York. Journal d’exploration urbaine (hiver 2016-2017)

La neige, aujourd’hui, s’est arrêtée de tomber mais est restée par terre, grâce au froid. Pourtant, le New-Yorkais, qui a l’esprit pratique et sait combattre les éléments, lui jette dessus force doses de sel et d’un produit verdâtre qui la fait fondre sur les trottoirs et ne doit pas être absolument sain pour le cuir des chaussures européennes – ici les chaussures sont souvent en plastique… Mais elle résiste (la neige plus que la chaussure), moins sur les avenues que dans les rues, et spécialement dans le Village. J’ai donc suivi Bleecker Street tout au long vers l’Hudson River, refaisant par ce temps polaire l’Hudson Walk qui longe la rivière, depuis la 14e rue jusqu’au World Trade Center ou presque. J’étais quasi seul à affronter sur sol neigeux le souffle du blizzard, tout au long d’une rivière secouée par la houle, dont les vagues étaient impressionnantes. C’était la tombée du jour, entre 16h et 17h, et par ce temps clair, quasi translucide, j’avais l’impression que tout était lavé, l’horizon, la skyline en face, celle de Jersey City, le One Trade Center plein sud, et moi-même, rincé de froid et de vent dans le nez. Je ne pouvais pas marcher beaucoup plus qu’une heure dans ces conditions, ce que j’ai tout de même fait : 1h15 pour rejoindre Grand Street et la soupe du jour – un minestrone – du grand LPQ de Soho. Les courageux n’étaient pas nombreux, même ceux du lèche-vitrines, et nous étions une demi-douzaine tout au plus dans cet immense navire de bois à nous partager les spécialités organic de l’endroit. 

Le jour suivant, le froid reste vif et mordant. C’est bon et c’est dur en même temps. J’ai eu une journée assez rohmérienne, en revoyant ce vrai beau film qu’est L’Amour l’après-midi : la manière dont ce film-flânerie sur Paris devient un film-obsession sur Rohmer est proprement sidérante. Ce qui m’a frappé en le revoyant avec la biographie en tête, ce sont les vibrations très intimes qu’a dû ressentir Rohmer pendant son tournage. Il ose dans le film beaucoup de choses qu’on ne trouve ni avant ni après chez lui, comme s’il lâchait prise un moment, ce moment précis, le temps d’un film, avant de se « reprendre ». Sa mère est morte un an avant, et je pense que cela a dû beaucoup jouer en le libérant d’un poids, un poids que Rohmer remet ensuite lui-même sur le couvercle de son cinéma en homme civilisé. Mais là, avec L’Amour l’après-midi, journal intime d’un flâneur-voyeur, film talisman à la présence magique, film hanté par l’animalité érotique de Zouzou – qu’il n’aurait jamais pu, certes non, présenter à sa mère –, film visité par quelques purs moments de fétichisme, Rohmer va soudain très loin, comme s’il avait joué lui-même le rôle de Bernard Verley. C’était le film que je présentais ce soir au cinéma Metrograph.

Je note fébrilement en revenant une part du commentaire écrit par Rohmer : « J’aime la grande ville. La province et les banlieues m’oppressent. Et malgré la cohue et le bruit, je ne rechigne pas à prendre mon bain de foule. J’aime la foule comme j’aime la mer, non pour m’y engloutir, m’y fondre, mais pour voguer à sa surface en écumeur solitaire, docile en apparence à son rythme pour mieux reprendre le mien dès que le courant se brise, s’effrite. Comme la mer, la foule m’est tonique et favorise ma rêverie. Presque toutes mes pensées me viennent dans la rue, même celles qui concernent mon travail. J’aime qu’il y ait du monde dans les rues ; je ne connais rien de plus sinistre que les rues vides des après-midis de province. Cela me déprime le plus au monde. […] Ce qui donne tant de prix à mes yeux à la rue parisienne, c’est la présence constante et fugitive de ces femmes croisées à chaque instant et que j’ai la quasi certitude de ne jamais plus revoir. Il suffit qu’elles soient là, indifférentes et conscientes de leur charme, heureuses de vérifier son efficacité auprès de moi, comme je vérifie le mien auprès d’elles, par un accord tacite sans besoin d’un sourire ou d’un regard, même à peine appuyé. Je ressens profondément leur attirance sans être attiré pour autant. Et cela ne m’éloigne pas d’Hélène, bien au contraire, je me dis que ces beautés qui passent sont le prolongement nécessaire de la beauté de ma femme, elles l’enrichissent de leur propre beauté tout en recevant un peu de la sienne en retour. Sa beauté est le garant de la beauté du monde. En étreignant Hélène, j’étreins toutes les femmes. Mais d’autre part, ces vies passent et je m’en veux de n’avoir pas su retenir, ne serait-ce qu’un instant, toutes ces femmes qui marchent. Et je rêve, je rêve que je les possède toutes, effectivement. »

Antoine de Baecque
Degré zéro

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