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“Diogène en banlieue” : heurs et malheurs d’un prof de philo aux confins du système scolaire.

Au lycée de Z, après avoir examiné les visages fermés des élèves de ma terminale scientifique, je compris qu’il me faudrait d’abord regagner leur confiance. Cela signifiait affronter une forme de suspicion que je n’avais jamais rencontrée au cours de ma carrière : les élèves me prenaient pour un professeur au rabais. Je tombais du ciel avec trois semaines de retard et ils s’imaginaient à l’évidence que je ne possédais aucune qualification. On ne m’avait embauché qu’en désespoir de cause. Vous avez quoi comme diplômes ? me demanda l’un d’eux. La question me laissa pantois quelques instants.

Je ne suis pas un débutant et je n’avais, jusqu’à ce jour-là, jamais été suspecté de nullité. Les élèves jugent vite leurs nouveaux professeurs. Ils apprécient dès le premier moment sa façon de se tenir, ses gestes, sa manière de parler, le timbre de sa voix, ses vêtements. Ils jugent souvent avec justesse tant ils ont de l’expérience. Ils ne peuvent pourtant pas juger des compétences de leur nouveau maître au premier coup d’œil. On peut être mal habillé, avoir l’air ridicule et affublé de surcroît d’un physique ingrat et être avec tout cela un excellent professeur. Les élèves découvrent un type au premier coup d’œil : le timide, le loufoque, la folle-dingue, le rigide, l’obsessionnel, la peau de vache, mais ils ne peuvent connaître la qualité d’un enseignement qu’après au moins une heure de cours. On le sent d’ailleurs quand on entre pour la première fois dans une classe : passés les premiers instants où les élèves vous ont jugé en bien ou en mal, commence une seconde période où ils attendent de voir. On joue presque entièrement son année sur la première heure de cours. Or ce jour-là, les élèves ne m’avaient pas accordé cette faveur : ils me suspectaient d’incompétence avant même de m’avoir entendu. Pour la première fois de ma carrière je dus alors me résoudre à ce que je n’avais jamais consenti : énoncer mon pedigree. Quels étaient mes diplômes, où j’avais enseigné. D’où je sortais en somme.

Diogène en banlieue: une chronique de Gilles Pétel. Chapitre 5: Contact
© Gilles Pétel

Une autre fois, il n’y a pas si longtemps, dans un autre lycée, lors d’une courte pause entre deux heures de cours, je discute avec mes élèves, étonné de leurs lacunes en histoire et surtout des contre-vérités qu’ils soutiennent sans sourciller. Ils me parlent alors du professeur d’histoire qu’ils ont eu en première et qui, par chance, n’a fait que passer quelques mois devant eux.  Il prédisait pour bientôt la troisième guerre mondiale avec autant d’assurance qu’on affirme que le soleil se lève à l’est. Il ajoutait pour être plus persuasif qu’un complot international expliquait le silence de tous sur l’imminence de ce conflit.

À plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion d’entendre des élèves me raconter des anecdotes parfois stupéfiantes sur un des nombreux professeurs qu’ils avaient eus ou plutôt subis au cours de leur longue scolarité. Tous ou presque étaient ce que nous appelons des contractuels. Comme l’indique leur nom, il s’agit d’enseignants embauchés sous contrat : ce sont les CDD de l’Education nationale. Ils sont recrutés pour des durées très variables, de quelques semaines à une année presque complète. On a fait appel à eux en dernier recours et au dernier moment. Leurs qualifications n’ont en général qu’un rapport assez lointain à la discipline qu’ils vont devoir enseigner. Par exemple un étudiant en troisième année de pharmacie se voit confier la tâche d’enseigner les mathématiques en série scientifique. Un jeune homme avec un BTS commerce en poche devient instituteur dans une école classée en Zone d’Éducation Prioritaire.

Comment, dans ces conditions, être surpris de l’accueil que m’avaient réservé mes terminales scientifiques ? Nommé sur le tard, inconnu dans leur établissement, je possédais tous les signes du contractuel. La relation de confiance qui unissait les élèves à leurs professeurs s’est peu à peu délitée. L’argument d’autorité dont il est impossible de se passer entièrement dans un enseignement ne fonctionne plus. Si ce défaut renvoyait à un appétit de démonstration chez nos élèves, notre époque serait la plus heureuse de toutes. Mais trop souvent ce doute à l’égard de la parole du professeur ne fait que traduire un manque de considération. Au fond, les propos d’un prof ne valent guère plus, et souvent moins, que ceux d’un sportif à forte teneur médiatique. Il reste sans doute possible de restaurer une relation de confiance et il est même nécessaire de le faire au plus vite quand on prend une classe en main, mais il y a dans ce scepticisme des élèves comme un écho de la faillite d’un système. Ils ont désormais entendu tant d’âneries au cours de leurs études qu’il est impossible qu’ils nous croient sur parole. Peut-être est-ce finalement un bien dans un monde inondé d’informations par les sites internet. 

Quand à cette suspicion s’ajoutent enfin des élèves difficiles ou en échec scolaire, le professeur qui débute dans le métier, encore sûr de son savoir, est assuré de rencontrer bien des problèmes.

Gilles Pétel
Diogène en banlieue

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