Philip

Accrocher sur un mur des photographies peut s’apparenter au geste de l’entomologiste disposant les boîtes contenant les merveilles qu’il a rassemblées. Murs, murmures d’histoires, rencontres, filiation, autant de tentatives de parler de la photographie pour la photographie.

Philip Heying, Étretat

Ce paysage des environs d’Étretat c’est le cadeau que tu m’as fait, Philip, à ton départ de Paris en 1997 – je devrais écrire à ton retour aux États-Unis. Un paysage qui tient au mur, côtoyant le marchand de balais de Daniel Barraco et le notaire d’August Sander. Je t’ai connu, Philip Heying, en février 1989 lors de ta première exposition chez Agathe Gaillard, tu montrais des paysages d’Amérique. Avec Agathe s’est nouée une amitié durable, partagée.

Tu es né à Kansas City (Missouri) en 1959. Tu vis maintenant à Lawrence au Kansas, la ville où tu as fait tes études, et c’est là que tu as connu, pendant tes années de lycée, William S. Burroughs. Vous êtes devenus amis et Burroughs t’a introduit dans le cercle de ses intimes : Allen Ginsberg, Albert Hoffman, Brion Gysin et Timothy Leary. Cette amitié ne fut brisée que par le décès de Williams S. Burroughs en 1997.

Tu t’es intéressé très jeune à la photographie et, dès le collège, tu développes et tires tes négatifs noir et blanc. Ta vocation artistique se confirme et en 1983 tu obtiens un diplôme de peinture. C’est l’influence déterminante de Burroughs qui fixera ton choix de la photographie, peut-être conforté par la demande qu’il t’a faite l’été 1987 de collaborer à un projet sous sa direction. Tu devais prendre des photographies que Burroughs collait ensuite dans ses peintures.

Philip, à la recherche de nouvelles expériences, s’embarque en 1985 sur un cargo charbonnier, traverse l’Atlantique et découvre Paris et les difficultés de communication quand on ne maîtrise pas la langue locale. Il apprend le français, qu’il parle maintenant couramment. Il apprend à connaître les usages et les coutumes d’ici…

Philip Heying: Travelling to Europe from Baltimore to Ghent, Belgium on the coal freighter Dora Oldendorff Oct. 1985

Philip Heying: Travelling to Europe from Baltimore to Ghent, Belgium on the coal freighter Dora Oldendorff. Oct. 1985

À la fin de l’année 1986, Philip retourne à Kansas City pour travailler comme « commercial photographer » et tireur noir et blanc. C’est une époque où l’on peut encore distinguer une activité commerciale (gagner sa vie…) et une activité artistique proche de son idéal personnel.

La nostalgie de Paris est telle en 1988 que Philip nous revient et prépare sa première exposition personnelle chez Agathe Gaillard. Le succès de l’exposition lui permet de trouver les moyens de vivre de son travail et d’obtenir une résidence de six mois à la Fondation Cartier installée alors à Jouy-en-Josas. Philip décide de rester à Paris, s’achète un superbe vélo de course et s’entraîne avec un autre ami américain, photographe sportif. Cela lui rappelle les courses qu’il faisait, plus jeune, autour du Kansas… Philip développe sa clientèle parisienne, réalise des portraits pour Libération ou Le Monde, travaille pour la publicité. Mais, de jour en jour, la vie à Paris devient plus difficile, le coût des loyers notamment peu compatible avec les revenus de photographe. L’éloignement de la famille le convainc de rentrer aux États-Unis en 1997 et il s’installe à Brooklyn. Agathe m’apprend que ce retour à New York n’est pas si facile, il faut trouver du travail. Un ami le met en relation avec le studio d’Irving Penn. Il y reste quatre années à préparer les négatifs, à s’occuper des tirages au platine des négatifs grand-format (20×25 cm) du maître vieillissant.

La photographie, aux États-Unis, est une affaire sérieuse. Je crois que pour les photographes américains le mot document a tout son sens. Dès le XIXe, des hommes comme Carleton Watkins (1829-1916) photographient le Yosemite, bien avant qu’il ne devienne un parc national, bien avant qu’Ansel Adams écume l’Ouest américain.

J’ai toujours été frappé par le souci des photographes américains de travailler au plus près de chez eux, de documenter ce pays dont ils ont été les conquérants en émigrant ! Au contraire des photographes français, notamment, qui préfèrent les voyages lointains, imprégnés de leur culture européenne qui influence notablement leur inspiration, donnant à l’exotisme un complément de valeur marchande…

Le Yosemite vu par Carleton Watkins
Le Yosemite vu par Carleton Watkins

Ansel Adams dans le Yosemite Park
Ansel Adams dans le Yosemite Park

Philip, comme beaucoup de ses confrères d’outre-Atlantique, écrit beaucoup sur son travail. Parmi les textes que l’on peut lire sur son site, cette citation du grand documentariste Robert Adams : « You can’t talk about life without talking about politics. You have to have both. If you’re just a political person, you’re going to burn out. If you, as an artist, are just focused inward, you’re going to eventually be irrelevant. »

Je crois que j’aime beaucoup être irrelevant !

Comme l’écrivait Robert Adams en 1981, il est étonnant qu’en période de crise intense certains photographes se réfugient dans la recherche du beau ; il cite Ansel Adams photographiant les Sierras aux pires moments de la Seconde Guerre mondiale. Je crois qu’il y a maintenant une tendance pour beaucoup de photographes à s’engager, notamment pour évoquer la dégradation de l’environnement. En réponse au mail dans lequel je lui propose cet article, Philip m’écrit que l’ère Trump est un cauchemar… véritable – déprimant – mais il lutte… pas seul mais avec un avenir bien incertain.

Philip m’a envoyé les fichiers PDF des livres qu’il a préparés. Comme en Europe, la publication de livres de photographie est devenue très difficile sans l’aide de mécènes, de « sponsors » divers. Aux États-Unis, il n’est pas question d’aides publiques. Tout dépend de fondations privées,  avec les implications politiques sous-jacentes…

Des cinq livres que tu m’as envoyé, Philip, j’aimerai qu’ils fussent tous publiés :

Philip Heying, Within a two mile radius for one year

Within a To Miles Radius for one year
montre l’environnement autour de Lawrence, la dégradation de la nature.

      

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A Visual Archeology of the Anthropocene from Eastern Kansas to the High Plains

Un autre livre décrit par son titre son ambition :
A Visual Archeology of the Anthropocene from Eastern Kansas to the High Plains.

  

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Code est un livre plus conceptuel, avec recherche d’affinités entre les images. L’impression qu’il me donne est d’être au début de l’utilisation du numérique.

  

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Easter est un voyage vers l’Ouest américain dont certaines photos me semblent proches de mon propre travail. De même dans cet autre livre : Unimproved Land in North East Kansas. Philip me pardonnera, je l’espère, cette juxtaposition.

Easter © Philip Heying
© Philip Heying

Eure et Loir, 2007 © Gilles Walusinski
Eure et Loir, 2007 © Gilles Walusinski

© Philip Heying

© Philip Heying

Eure et Loir, 2007 © Gilles Walusinski
Eure et Loir, 2007 © Gilles Walusinski

Eure et Loir, 2007 © Gilles Walusinski
Eure et Loir, 2007 © Gilles Walusinski

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Sur le site de Philip, on peut aussi trouver un chapitre intitulé Conspiracy Theory, dans lequel il met en regard les photographies qu’il a prises de la démolition d’un gazomètre, non loin de chez lui quand il habitait encore Brooklyn, et les vues qu’il a pu prendre de sa fenêtre de l’attaque des Twin Towers le 11 septembre 2001, juste six semaines plus tard.

 

Dans son dernier mail, Philip m’envoie « des images toutes neuves depuis trois semaines », c’était en juin dernier. Ce travail aux vues verticales me fait immédiatement penser au petit livre de Robert Adams Along some rivers (photographes and conversations).

Pour gagner sa vie, actuellement Philip enseigne dans une université près de Lawrence. Il me dit que « c’est frustrant mais quand même satisfaisant ».

Philip Heying, a photography professor at JCCC, poses in the studio area of the photo labIl ne m’apparaît pas de meilleure conclusion que d’inciter le lecteur à visiter le site de Philip Heying. La photographie qui tient sur mon mur m’aide à ne pas oublier l’ami Philip dans son lointain Kansas. Une preuve, s’il en fallait, que les frontières sont une des plus stupides inventions humaines et que la distance n’est qu’un inconvénient…

Gilles Walusinski
Entomologie photographique