La femme aux masques de Phèdre

Toujours le carrelage blanc, la douche, les parois translucides et les miroirs embués. De spectacle en spectacle, Małgorzata Szczęśniak, la scénographe de Krzysztof Warlikowski, recompose avec talent une même vision du plateau de théâtre comme purgatoire, au sens propre : une salle de bain où se laver et purger ses passions, blafarde antichambre de la mort et seuil d’un paradis qui ressemble à l’enfer. L’endroit parfait pour mourir suicidé, ou assassiné ; au milieu du nouveau spectacle de Warlikowski, la scène de la douche du film Psychose de Hitchcock tourne en boucle, comme si Norman le tueur appuyait sur la touche replay rien que pour le plaisir. 

Isabelle Huppert et Norah Krief dans Phèdre(s) de Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M. Coetzee, mise en scene de Krzysztof Warlikowski © Pascal Victor/ArtComArt
Isabelle Huppert et Norah Krief dans Phèdre(s) © Pascal Victor/ArtComArt

L’espace est à peu près vide, mais il est hanté. Comme toujours aussi, Warlikowski multiplie références et interférences entre cinéma, théâtre, littérature, musique. Le purgatoire est chambre d’échos et cauchemar aux entrées multiples. Reste enfin la pulsation musicale, comme si le spectacle avait un coeur dont on entend les battements quand le silence revient.

De tous ces éléments, Warlikowski a coutume d’user et parfois d’abuser. Son théâtre peut susciter l’agacement autant que la séduction, la deuxième l’emportant souvent sur le premier, tant le foisonnement est chez lui le fruit d’une recherche dramaturgique souvent judicieuse et parfois lumineuse. Autre maître du chaos et des poupées russes, le berlinois Frank Castorf suscite chez les spectateurs le même genre de réactions ambivalentes.

Cette fois plus que d’autres, la machine warlikowskienne semble enrayée. Ce n’est pas si grave parce qu’une autre machine prend la relève. Isabelle Huppert est la Phèdre plurielle annoncée par le titre – Phèdre(s) –, le centre et le moteur d’un projet qui semble n’avoir d’autre but que d’accompagner ses métamorphoses, tour à tour déesse antique, star à la dérive dans un palace, ménagère anglaise enfermée dans une banlieue glauque ou conférencière désabusée, avec pour fil la malédiction du désir. Autant de masques de Phèdre à la démesure d’une actrice qui excelle à souffler le chaud et le glacé et à livrer son corps à la contradiction. Huppert n’a que faire de construire un personnage ou de soigner les transitions, elle peut être d’une seconde à l’autre furie hurlante, poupée médusée ou reine de l’humour vache. Cela est parfois si inattendu qu’on a la sensation de la voir sur scène dédoublée. Quand dans la troisième et dernière partie, l’écrivain vieillissante en train de ratiociner cède brutalement la place à la comédienne interprétant la Phèdre de Racine, on jurerait que la première est toujours là à regarder la seconde, sidérée comme tout le public.

L’éblouissante performance a sa face cachée. La pièce de Warlikowski est un patchwork qui sans Huppert aurait du mal à tenir ensemble. En partie probablement parce que les choix littéraires du metteur en scène ne sont pas toujours à la hauteur de ses intuitions dramaturgiques. Dans (A)pollonia, spectacle créé en 2009 au festival d’Avignon, il mélangeait un extrait des Bienveillantes de Jonathan Littell à l’Agamemnon d’Eschyle et l’irruption dans la tragédie antique d’un pseudo tragique contemporain laissait dubitatif.

Pour Phèdre(s), Warlikowski empile trois textes. Commande passée à Wajdi Mouawad, le premier puise dans Euripide et Sénèque, mélange les personnages d’Aphrodite et de Phèdre, et bascule dans un aujourd’hui plus ou moins familier (une guerre proche-orientale, des réfugiés). Parfois maligne, parfois laborieuse, cette entrée en matière n’a ni le souffle ni l’étrangeté de ses modèles grec et latin.

Placé au centre de spectacle L’Amour de Phèdre de Sarah Kane offre à Huppert le prétexte d’un formidable moment d’humour glauque, et replace au centre du jeu le personnage d’Hippolyte (ado dépressif reclus dans sa chambre), mais ce n’est sans doute pas le texte le plus singulier de la jeune dramaturge anglaise, suicidée à 28 ans.

La troisième partie est la plus intrigante, via le retour d’Elizabeth Costello, l’un des livres de chevet de Warlikowski. Du texte de Coetzee, il extrait quelques pages – le chapitre intitulé “Eros”, où l’héroïne s’interroge sur la nature des amours entre hommes et dieux. Traité comme une pochade, avec en partenaire du numéro de clowns Andrzej Chyra, parfait en modérateur libidineux, le moment vient bien tard dans une soirée où le salut des spectateurs – pour Phèdre, les dés sont déjà jetés – réside décidément dans le désir d’Huppert. 

René Solis

Phedre(s) de Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M. Coetzee mise en scene de Krzysztof Warlikowski au theatre de l'odeon du 17 mars au 13 mai 2016 © Pascal Victor/ArtComArt
© Pascal Victor/ArtComArt

Phèdre(s), mise en scène de Krzysztof Warlikowski, Odéon-théâtre de l’Europe, jusqu’au 13 mai. 

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