François-René de Chateaubriand, vie sexuelle

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique: chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

La vie sexuelle de Chateaubriand est le titre d’un ouvrage qui reste à écrire. Son auteur aurait tout intérêt à débuter par la fin en citant ces lignes de Hugo dans Choses Vues : « M. de Chateaubriand, au commencement de 1847, était paralytique ; Mme Récamier était aveugle. Tous les jours, à trois heures, on portait M. de Chateaubriand près du lit de Mme Récamier. Cela était touchant et triste. La femme qui ne voyait plus cherchait l’homme qui ne sentait plus ; leurs deux mains se rencontraient. Que Dieu soit béni ! On va cesser de vivre qu’on s’aime encore. » Notons en passant que François-René de Chateaubriand et Victor Hugo eurent chacun leur Juliette (Juliette Récamier pour le premier, Juliette Drouet pour le second) et que leurs amours respectives durèrent presque aussi longtemps : c’est ainsi que, sans même parler de l’œuvre, Hugo devint Chateaubriand plutôt que rien.

Ensuite il faudrait évoquer quelques-unes des aventures amoureuses de l’auteur du Génie du Christianisme, qui n’en fut pas avare, de génie et de maîtresses. Enfin on remonterait jusqu’à la jeunesse triste et ardente au château de Combourg et à ses rêves nourris d’improbables sylphides, chapitre qui, dans les Mémoires d’outre-tombe, est le plus joliment documenté.

Chapitre documenté, certes, mais tout de même très allusif :

Ce délire [de la sylphide] dura deux années entières, pendant lesquelles les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d’exaltation. Je parlais peu, je ne parlais plus ; mon goût pour la solitude redoubla. J’avais tous les symptômes d’une passion violente ; mes yeux se creusaient ; je maigrissais ; je ne dormais plus ; j’étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s’écoulaient d’une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de délices.

C’était l’époque où l’Europe entière s’effrayait à la lecture du célèbre ouvrage du Docteur Tissot, L’Onanisme, essai sur les maladies produites par la masturbation. On y apprenait des choses épouvantables comme « L’imagination produit souvent pendant le sommeil des émissions de semence. Les gens de lettres les plus assidus et les rateleux (qui ont des problèmes de rate) sont sujets à cet accident, et l’écoulement de la semence est si considérable qu’ils tombent dans l’atrophie. » Ou encore : « J’ai connu un homme devenu sourd pendant quelques semaines, après un long rhume négligé, qui, quand il avait une pollution nocturne, était beaucoup plus sourd le lendemain. » Avertissement que l’on ne manquera pas de rapprocher de la fameuse pique de Talleyrand : « Monsieur de Chateaubriand se croit sourd depuis qu’il n’entend plus parler de lui. » Il s’agissait pour le diable boiteux de moquer la vanité de l’écrivain mais il se pourrait bien que la surdité de ce dernier ait eu d’autres causes.

Les dangers de la masturbation en deux images

Cessons en effet de tourner autour du pot : à Combourg, le jeune Chateaubriand fut probablement la source d’un écoulement considérable de semence. C’est du moins la thèse développée par la chercheuse Aline Mapain (Annales de génétique textuelle, n°338) en s’appuyant sur les divers manuscrits préparatoires aux Mémoires. Par exemple :

Cette même année [celle de ses quatorze ans, ndlr] commença une révolution dans ma personne. Le hasard fit tomber entre mes mains deux livres bien divers, un Horace non châtié et une histoire des Confessions mal faites. Le bouleversement d’idées que ces deux livres me causèrent est incroyable : un monde étrange s’éleva autour de moi. D’un côté, je soupçonnai des secrets incompréhensibles à mon âge, une existence différente de la mienne, des plaisirs au-delà de mes jeux, des charmes d’une nature ignorée dans un sexe où je n’avais vu qu’une mère et des sœurs. Mes nuits se peuplèrent d’images indécentes. Il advint que, malgré moi, elles provoquèrent des débordements qui n’étaient pas sans me rappeler l’écume des brisants sur le rocher du Grand Bey les jours de tempête.

Ici, l’allusif est tout de même très suggestif. Un « Horace non châtié » ? Il y a sans doute différentes manières d’interpréter Corneille lorsqu’il écrit : « Si l’on fait moins qu’un homme / on fait plus qu’une femme / Commander à ses pleurs en cette extrémité / c’est montrer, pour le sexe, assez de fermeté ». Quant aux débordements, leur nature est assez évidente dans ce contexte tempétueux.

Les écoulements ne sont pas suscités que par la littérature et les rêves :

Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village ; on courut à l’une des fenêtres de la grand’salle pour regarder. J’y arrivai le premier, l’étrangère se précipitait sur mes pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle ; elle me barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi. Je repris conscience en voyant s’élargir une tache qui m’obligea à courir vers ma chambre. Jamais je ne connus une telle émotion, sauf peut-être le jour où, des années plus tard, j’entendis les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

Les plaisirs solitaires du jeune Chateaubriand ne vaudraient pas qu’on s’y arrête si longuement, admet Aline Mapain, s’ils ne permettaient de porter un regard nouveau sur l’égotisme d’un auteur que Jules Lemaître qualifiait en 1912 d’« écrivain le plus vaniteux de la littérature française, et probablement de toutes les littératures ». Dans les Mémoires, souligne en effet Lemaître, Chateaubriand ne cesse de rappeler à son lecteur qu’il a du génie ; qu’il a eu une vie extraordinaire ; qu’il a renouvelé la littérature ; qu’il a fait de grandes choses, qu’il en eût fait de plus grandes encore si on ne l’en eût empêché ; que tout ce qui lui arrive n’arrive qu’à lui ; qu’il a foulé l’univers entier ; qu’il a senti ce que personne n’avait jamais senti, pensé ce que personne n’avait jamais pensé ; qu’il a toujours été au-dessus des croyances qu’il paraissait avoir et qu’il défendait ; qu’avec tout cela rien n’est important à ses yeux, et qu’il n’aspire qu’à la mort.

Étonnant, dans ces conditions, que le geyser de Combourg soit resté muet sur ses performances exceptionnelles dans la version finale des Mémoires. Muet et sourd.

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique

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