La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

15 – Vendredi 19 mai, 20 heures
| 15 Juil 2022

Chaque concert du chanteur est un événement. On ne vient pas seulement écouter de la musique, on va voir un show. L’artiste a le sens du spectacle: danseurs afro-américains gesticulant à l’arrière de la scène jusqu’à en perdre haleine, nymphettes à moitié dénudées à la gauche de l’artiste, choristes sur sa droite, et superbe Steinway sur lequel le chanteur aime de temps à autres plaquer un accord. Le tout sur un rythme endiablé, avec changement de décor, éclairage stroboscopique, projecteurs de couleur, lumière blanche en un faisceau radieux centrée sur la divinité. Éblouissant, stupéfiant, la presse encense chaque prestation de l’artiste. Le public quitte le concert dans un état de sidération, à moitié ivre, presque sourd aux sirènes du monde qui ne manquent jamais de se rappeler à lui parfois de façon brutale.

Des bagarres éclatent régulièrement aux abords de la salle, les plus jeunes se font détrousser, les vieux, car le chanteur attire des amateurs de tous âges, se voient houspillés, certains assommés. On a déploré quelques accidents graves, bras ou jambes fracturés, AVC, infarctus du myocarde, coma éthylique, overdose, crise d’épilepsie. Le spectacle en somme se poursuit après le concert. Des jeunes en rupture de ban incendiaient des voitures, cassaient quelques vitrines quand l’artiste se produisait en centre-ville. Le succès de ses concerts l’oblige depuis un an à louer des salles de plus en plus grandes situées en périphérie. Les stades, à Lyon, Lille, Marseille ou Paris suffisent à peine à contenir une foule toujours plus nombreuse, plus dense, plus inquiétante.

Le public cherche autre chose qu’un simple divertissement. Les chansons, pourtant reprises en chœur et à tue-tête, ne sont que le prétexte à une extase collective où chacun oublie le b-a-ba de son existence, qui il est, ce qu’il fait sur terre, où il dormira ce soir. Le chanteur envoûte l’auditoire. Je ne sais pas si les gens l’écoutent réellement. Beaucoup l’aperçoivent à peine. Perdu dans des nuages de fumée, l’artiste disparaît aux yeux de son public. Mais on sait qu’il est là et cette seule certitude rachète toutes les souffrances.

Serrés les uns contre les autres, suant, étouffant, de nombreux spectateurs peinent à se maintenir debout. Mais tomber signifie l’assurance d’une mort atroce, piétinés sans ménagement, oubliés de tous. Puis, soudain, retentit un air, toujours le même, qui annonce la fin de la représentation. Les fumerolles se dissipent, l’artiste s’avance sur le devant de la scène, entonne une dernière chanson qui se veut mélancolique, la chanson du départ, l’adieu au paradis, puis il tend un bras rageur, la main refermée, deux doigts écartés sur le V de la victoire.

La bague étincèle sous les yeux du public ravi. Le rideau s’affale brutalement, on allume les lumières dans la salle: filles et garçons se regardent incrédules, une moue triste sur la face, avec le sentiment absurde d’avoir commis une action un peu sale. Le lendemain pourtant l’excitation revient, tyrannique à la façon d’une démangeaison priapique.

À quand le prochain coup?

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