Prescriptions littéraires en temps d’épidémie : gare à l’automédication !

Ceci est un avertissement du service de médecine littéraire des hôpitaux actuellement mobilisés sur le front d’une épidémie contre laquelle ils se battent sans en avoir les moyens du fait d’une politique systématique de destruction des services publics mise en place depuis de nombreuses années.

En ces temps d’épidémie, force est de le constater, tout le monde s’improvise médecin littéraire. Les prescriptions de livres, voire de films ou de podcast, fleurissent en tous sens, rarement étayées par des études à la valeur scientifique avérée. Tout cela part bien sûr d’une très bonne intention, et nous ne pouvons que nous féliciter de la façon dont une grande majorité de la population plébiscite la médecine littéraire. Mais attention aux apprentis praticiens et à l’automédication !

Rappelons qu’il convient, avant toute prescription, de vérifier l’innocuité et la non-toxicité de l’ouvrage choisi, lequel doit avoir fait l’objet d’une étude rigoureuse fondée sur une randomisation systématique d’un échantillon conséquent de patients témoins.

Après avoir réfléchi à la façon dont notre service, à la pointe de la discipline en France, pouvait, en ces temps difficiles, être le plus utile, nous en sommes venus à la conclusion que nos patient·e·s avaient surtout besoin d’être guidé·e·s entre les écueils nombreux que la pratique à tout-va d’une pseudo-médecine littéraire à la mode ne pouvait manquer de faire surgir sur leur route pavée de bonnes intentions mais néanmoins fort dangereuse.

Nous allons donc ici vous mettre en garde contre des traitements fantaisistes que nous voyons circuler ici ou là et qui, administrés à tort et à travers, pourraient avoir des conséquences sanitaires désastreuses.

Il y a ainsi un ouvrage, prescrit par certain·e·s parce que soi-disant fort récréatif et que en-ces-temps-de-pandémie-il faut-savoir-s’amuser-n’est-ce-pas. Oui, bien sûr, l’ouvrage est prenant, il fait peur et vous donnera toute sorte de frissons sans même avoir de fièvre. Mais voyons, soyons raisonnables. Ingérer ce type d’ouvrage en temps de confinement est EXTRÊMEMENT DANGEREUX.

L’auteur, d’ailleurs, n’a jamais cherché à le cacher, et l’on peut lire, dès les premières pages du roman, ce passage tout à fait instructif :

« Mais je crois que Grady a été victime de sa faiblesse pour l’alcool […] et aussi d’un mal curieux que les anciens appelaient “le mal des blédards”. Vous connaissez ce terme ?
Ullman eut un petit sourire condescendant : il s’attendait à un aveu d’ignorance de la part de Jack et s’apprêtait à lui fournir l’explication. Mais Jack eut le plaisir de lui damer le pion :
– C’est un terme d’argot qui désigne la réaction claustrophobique de certains sujets lorsqu’on les enferme pour de longues périodes avec d’autres personnes. Leur claustrophobie prend la forme d’une hostilité plus ou moins avouée vis-à-vis de leurs compagnons de malheur. Dans les cas extrêmes, ce mal peut provoquer des hallucinations, des actes de violence et même des crimes. Bon nombre de meurtres, commis à la suite de discussions futiles à propos d’un repas brûlé ou de vaisselle à faire, sont en fait la conséquence de ce “mal des blédards” ».

Et l’auteur d’enchaîner sur une histoire qui ne sera, au bout du compte que l’illustration de cette explication tout à fait claire.

Alors, certes, le terme de confinement n’apparaît pas, certes, le terme d’épidémie est également absent, mais, honnêtement, comment ne pas établir le parallèle avec la situation qui est la nôtre aujourd’hui ? Prescrire massivement à une population confinée un traitement relatant la façon dont l’enfermement peut dégénérer et donner lieu à des massacres en règles : est-ce bien sérieux ? Je pose la question.

Bien sûr, certains crieront au complot, et verrons dans notre rejet de ce type de traitement de basses rivalités médicales sur fond d’ingérence de laboratoires omnipotents.

Permettez-moi d’insister.

En ces temps de crise, la médecine littéraire se doit d’obéir à une éthique rigoureuse et celles et ceux qui la pratiquent ne peuvent établir avec leurs patients une relation qui ne soit basée sur la confiance et le dévouement.

Dont acte.

Ne lisez pas Shining de Stephen King.

Nous vous en conjurons.

Ce traitement n’a pas fait la preuve de son efficacité et ses effets secondaires pourraient être désastreux.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

Shining (L’enfant lumière), de Stephen King, traduit de l’anglais par Joan Bernard, Alta, 1979.