Gone with the Wind

Gilles Pétel interroge l’actualité avec philosophie. Les semaines passent et les problèmes demeurent. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne » notait Montaigne dans les Essais

« Hasard donne les pensées, et hasard les ôte. Point d’art pour conserver ni pour acquérir. Pensée échappée je la voulais écrire ; j’écris au lieu qu’elle m’est échappée. » Pascal.

L’affaire Banksy avait retenu mon attention et je cherchais un biais pour en dire deux mots. Mais rien ne venait. Un peu fatigué après une journée harassante, je m’affalai sur mon canapé pour regarder un film dont le sujet m’intriguait : Superstar de Xavier Gianolli.

Un parfait inconnu, un homme ordinaire, devient célèbre du jour au lendemain sans qu’il ne parvienne jamais à savoir pourquoi. Le spectateur n’en saura lui non plus guère davantage. Si Kad Merad, qui interprète cet « homme banal » ainsi que le présente le journaliste d’une émission people, est excellent dans le rôle, le développement de l’intrigue laisse un peu à désirer, sans cependant jamais perdre de vue l’essentiel : l’absurdité de cette situation.

Banksy donc est depuis quelque temps déjà un artiste célèbre. Son street art peut être aperçu dans différentes capitales du monde, dont Londres bien sûr mais aussi Paris : après la tragédie du Bataclan, Banksy avait laissé un dessin au pochoir sur une des portes de cette salle de spectacle. Les Parisiens ainsi que la presse étaient venus en nombre admirer l’œuvre éphémère. Mais, vendredi 5 octobre, Banksy a franchi un nouveau cap dans la notoriété en faisant le buzz chez Sotheby’s. Un de ses dessins s’est autodétruit à peine adjugé, vendu à 860 000 livres sterling à un acheteur dont l’identité n’a bien sûr pas été révélée.

Les journaux ont consacré de nombreux articles à ce qui pourrait s’appeler « l’affaire du tableau volé ». Mediapart souligne le geste anticapitaliste de Banksy : « montrer la supériorité de l’acte créateur sur l’acte marchand, l’un peut détruire la marchandise par choix, le second ne peut se le permettre : tel doit être l’intention de Banksy » (édition du 9 octobre). Dans ses colonnes, Le Monde du 11 octobre ne dit guère autre chose, tout en notant l’ambiguïté de cette destruction qui aura eu pour premier effet d’augmenter considérablement la valeur de l’œuvre !

Mais aucun de ces journaux ne pose la question de la valeur esthétique de cette Jeune fille au ballon (Girl With Balloon). Et c’est là à mon sens que le bât blesse. Car que vaut au fond cette toile ? 860 000 livres sterling sans doute. Mais a-t-elle une valeur esthétique ? Déchirée ou non, la toile de Banksy apparaît bien naïve et simplette, tant au niveau de ce qu’elle exprime qu’au niveau du travail sur la forme. Elle n’est en rien une œuvre révolutionnaire. Elle n’est même pas simplement une œuvre remarquable. L’intéressant dans cette affaire est au fond que l’artiste ait décidé de détruire son travail, une fois celui-ci acheté. Mais là encore cette destruction confère-t-elle la moindre valeur esthétique à cette œuvre  ? On en doute. Le message envoyé par l’artiste à Sotheby’s, à l’acquéreur et de façon plus générale à ce qu’il est convenu d’appeler le marché de l’art est-il lui-même original ? Critiquer la marchandisation des œuvres d’art a été fait mille fois. Le sentiment qui prédomine dans cette affaire se trouve parfaitement résumé par le titre d’une célèbre comédie de Shakespeare (pour rester en territoire anglais) : Much Ado About Nothing (Beaucoup de bruit pour rien).

Ce qui est surprenant, ce ne sont pas mes remarques, qui sont triviales, mais le fait que les critiques que j’ai lues n’aient pas songé à les faire, comme si la question de la valeur esthétique d’une œuvre d’art n’avait plus aucune espèce d’importance. La faute sans doute à Duchamp et à ses ready-made, et plus particulièrement à son urinoir renversé et baptisé Fontaine. Mais quand Duchamp expose son urinoir, c’est dans un esprit d’irrévérence totale et sous la forme d’une bonne blague. Le problème à mon sens est moins dans la plaisanterie de Duchamp que dans la réaction extasiée des critiques d’art qui ont voulu faire de ce coup un manifeste artistique. Mais les critiques d’art sont le plus souvent myopes quand ils ne sont pas simplement snobs.

La question qui se pose aujourd’hui à nous, spectateurs, est de savoir comment apprécier une œuvre en dehors de toute référence à une quelconque valeur esthétique. Quels sont les critères qui permettent d’établir des distinctions ? Le premier est justement celui de la notoriété. Une œuvre d’art est une œuvre dont on parle. De ce point de vue-là, l’œuvre de Banksy est assurément très artistique. Le second critère souvent retenu est celui de l’exposition : un objet acquiert une valeur artistique dès lors qu’il est visible au musée ou dans une galerie. C’est précisément ce que fit Duchamp avec son urinoir. Il est certain que, même renversée, cette « Fontaine » n’aurait retenu l’attention de personne si elle avait échoué dans une décharge publique. Or les œuvres de Banksy appartiennent à un genre artistique relativement nouveau : le street art (art urbain). Ces œuvres ne sont pas censées être exposées dans des galeries et encore moins vendues. Sont-elles alors vraiment des œuvres d’art ? Ce sont, me semble-t-il, des œuvres décoratives. Elles embellissent les rues, les porches, les murs, les piliers des ponts, etc. Ce sont souvent des œuvres agréables à regarder, faciles à comprendre : leur symbolique est rapidement lisible (il existe bien sûr de nombreuses exceptions : Basquiat en est une). Ce sont aussi des œuvres illégales puisque la loi défend expressément de dessiner, peindre ou tagger la propriété d’autrui, fût-ce celle de l’État. Ces œuvres bénéficient ainsi du sel qu’ajoute toute violation d’un interdit.

Les deux critères de l’œuvre d’art retenus plus haut sont-ils pertinents ? Sont-ils suffisants ? Assurément non puisqu’il existe de nombreux objets à la mode, et dont on parle donc beaucoup, comme les chansons de variété, les montres, les déchets industriels, et qui ne sont pas des œuvres d’art. De même les musées d’art contemporain, très actifs en tant qu’acquéreurs, doivent se débarrasser régulièrement d’un certain nombre d’œuvres qu’ils ont achetées un peu prématurément. Ça avait l’air d’être des œuvres d’art mais ce n’en étaient pas.

Plus encore peut-on aujourd’hui parler d’art sans faire sourire ? Dans son Esthétique, Hegel notait déjà : « Sous tous ses aspects, l’art est et demeure du point de vue de sa plus haute destination quelque chose de passé. Il a aussi perdu pour nous sa vérité et sa vitalité authentique… » (traduction de Ch. Bénard). Les facéties de Duchamp et de Banksy donneraient raison à Hegel si l’histoire de l’art pouvait être enfermée dans une logique. Mais les prédictions, mêmes les plus passionnantes, sont toujours démenties par la réalité du génie humain qui n’en finit pas de trouver de nouvelles formes d’expression. Or c’est précisément ce qui manque à cette « Jeune fille au ballon » : elle n’invente rien. Elle ne manifeste aucune création originale.

Doit-on pour autant renoncer à tout jugement esthétique ? Il n’existe pas de jugement objectif sur l’œuvre d’art parce qu’il est impossible de proposer une définition objective de la beauté comme l’a montré Kant dans La Critique de la faculté de juger. Nous ne pouvons ramener la diversité des belles formes à l’unité d’un concept. Quel rapport en effet établir entre un marbre de Praxitèle et un tableau de Soulages par exemple ? Pourtant l’un comme l’autre sont d’authentiques chefs-d’œuvre. Nous ne pouvons certes pas le démontrer mais nous percevons leur valeur à travers la « libre réflexion » (Kant) que ces œuvres suscitent en nous. Une œuvre d’art, au fond, est toujours une œuvre qui laisse à penser. Le problème de l’art contemporain est qu’il est souvent, mais pas toujours, très plat d’un point de vue formel aussi bien que d’un point de vue spirituel : un seul regard suffit à en faire le tour. Les requins trempés dans d’immenses bacs de formol de l’artiste anglais Damien Hirst sont un bon exemple de cette platitude de l’art. Là où il n’y a nulle pensée, l’œuvre se trouve ravalée à une marchandise, un produit de consommation, un objet banal.

Cette dernière remarque me ramène à mon point de départ. Dans le film de Xavier Gianolli, l’étrangeté du propos, l’absurdité de la situation vient du décalage entre la banalité du « héros » et la notoriété qu’il acquiert soudainement, pour la perdre du reste tout aussi rapidement. Il est vrai que les produits de consommation ne durent pas.

Gilles Pétel
La branloire pérenne