H.G. Wells, inventeur de l’orgasmotron

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Édouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

L’orgasmotron, est-il nécessaire de le rappeler, est une machine qui a le pouvoir de déclencher des orgasmes quasi instantanés même chez les personnes à la libido la plus effondrée. Ce n’est malheureusement qu’une machine de fiction. L’orgasmotron est apparu la toute première fois sous ce nom en 1973 : c’était dans un film – Woody et les Robots (Sleeper en V.O.) – où Woody Allen imaginait un monde futur où toute forme de lubricité avait disparu et où l’engin se révélait fort utile. Mais c’est en réalité à un Français que l’on doit cette merveilleuse invention. L’orgasmotron est né en effet sous le crayon de Jean-Claude Forest, créateur de la BD Barbarella en 1962, et il consistait alors en un diabolique dispositif capable de provoquer des orgasmes de plus en plus violents jusqu’à mort du cobaye (Barbarella en réchappera de peu). Jean-Claude Forest avait joliment baptisé cet engin l’Excessive Machine. On peut donc se réjouir que la France, dans ce domaine comme dans d’autres (le soutien-gorge et le dérailleur pour vélo entre autres), ait été un pays précurseur.

Hélas, mille fois hélas, voici qu’à son tour l’Angleterre vient nous disputer la paternité de cette remarquable invention. Le véritable père de l’orgasmotron, assure une source universitaire digne de foi, serait l’écrivain H.G. Wells. Non pas que l’auteur de La Guerre des mondes ait imaginé un tel appareil dans un de ses romans : il en a simplement prédit la future mise au point dans un essai de jeunesse intitulé Anticipations of the Reaction of Mechanical and Scientific Progress upon Human Life and Thought. Dans ce texte visionnaire publié en 1901, l’écrivain s’essayait à imaginer la société de l’an 2000, prévoyant notamment l’essor des véhicules à moteur, le rôle déterminant des blindés sur le champ de bataille, l’apparition de mégalopoles et la libéralisation des moeurs. Toutefois son essai, d’abord publié sous forme de feuilleton dans deux magazines anglais et américain à large diffusion, fut expurgé de certains passages jugés trop longs ou, comme ce fut le cas avec la machine à orgasmes prédite par l’essayiste, simplement inconvenants. La parution en volume d’Anticipations ne fit que reprendre les textes publiés dans la presse, si bien que le texte intégral ne fut jamais imprimé. C’est en fouillant dans les archives Wells, conservées à l’université d’Illinois à Urbana-Champaign, que la chercheuse Marilyn Pann est tombée sur la version complète du manuscrit. Son chapitre intitulé « Foi, morale et politique publique de la Nouvelle République » contenait ces lignes visionnaires :

La valeur prééminente des questions sexuelles dans la morale vient principalement du fait qu’elles sont associées à la reproduction. Si ce n’était pas le cas, c’est-à-dire si nous pouvions dissocier relations sexuelles et naissances, alors la question de la moralité ne se poserait pas plus que pour une participation à une partie d’échecs ou quelque activité de plein air. En fait, la question morale des relations sexuelles deviendrait très analogue à celle du golf ; dans les deux cas, il appartiendrait au médecin et au psychologue de décider jusqu’à quel point la chose peut être saine et acceptable, et dans quelle mesure elle peut constituer une mauvaise habitude ou une perte de temps et d’énergie. Au bout du compte, un homme qui serait constamment porté sur le sexe et n’aurait pas de descendance ne serait pas plus condamnable moralement qu’un homme qui passerait son temps à frapper de petites balles sur un parcours de golf.
Certes, les deux individus gaspilleraient probablement le temps d’autres êtres humains – le golfeur doit être accompagné d’un caddie tandis que l’homme au lit a besoin d’une partenaire. Mais, même sur ce point, il serait possible de trouver des solutions. D’une part parce que le golfeur peut très bien porter son sac lui-même et que, d’autre part, la satisfaction sexuelle de l’homme peut être atteinte sans recourir à une femme (et inversement). Bien sûr, la masturbation, même pratiquée à une fréquence raisonnable, finirait par induire une réelle perte de temps et d’énergie dommageable à l’économie en général. C’est pourquoi il sera plus judicieux de trouver un moyen technique d’écourter les rapports sexuels sans en effacer les bénéfices mutuels. On peut imaginer par exemple que l’industrie sera capable demain de proposer des caissons spéciaux où les partenaires seront adéquatement stimulés par divers moyens électromécaniques pour arriver plus rapidement à la jouissance. Il est même probable que ces caissons seront mis à disposition par la puissance publique puisqu’il s’agira là d’une question d’intérêt général. Ces « chambres d’amour », appelons-les ainsi, devront être proposées en assez grand nombre pour répondre à la demande et installées dans des endroits facilement accessibles. Convenablement insonorisées, elles ne provoqueront pas de troubles à l’ordre public. Leur utilisation, soumise à l’acquittement d’un droit forfaitaire (d’un green fee, dirait-on au golf), pourrait même constituer une source de revenus appréciables pour la Nouvelle République. Bref, le sexe deviendra un sport comme les autres
Woody Allen tout juste sorti de l’orgasmotron

Il est aisé de comprendre pourquoi ce passage a été soustrait à la curiosité des lecteurs de 1901 : la société d’avant la Grande guerre était encore très prude, et cette prophétie d’amour mécanisé excédait largement ce que la décence permettait. L’orgasmotron wellesien est donc resté au garage et, de fait, il ne semble pas prêt d’en sortir : l’induction artificielle de l’orgasme n’est encore aujourd’hui possible que par le biais d’une stimulation électrique opérée directement dans le cerveau, ce qui interdit pour l’heure toute généralisation de son usage.

Ce que Wells, Jean-Claude Forest et Woody Allen n’avaient pas prévu, c’est que la machine à orgasmes prendrait à la fin du XXe siècle une toute autre forme qu’un caisson mécanisé : Internet et son addictif défilé pornographique.

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique

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