De l’instagrammatologie

“Courrier du corps” : la mise en scène de soi caractérise le monde 2.0. où chacun est tour à tour corps montré et corps montrant. Que nous disent ces nouvelles représentations de l’usage que nous faisons de nous-mêmes ?

Réussir son compte Instagram, ce n’est pas si facile. Parce que comme avec tous les instruments de création 2.0, le risque du “trop” n’est jamais loin. Vous avez dix mille filtres à dispo, des outils de recadrage, de réglage, etc. pour rendre une photo ratée acceptable. En général, une petite retouche suffit. Mais le syndrome “open bar” frappe régulièrement : on sature les couleurs, on ajoute un cadre vintage, et puis aussi un effet “vignette” qui fait trop mystérieux, tel un trait de kohl sous les yeux. Résultat : c’est plus un cliché, c’est un camion volé. Pire, lorsque la photo est potable au départ, l’usage intempestif des filtres peut la détériorer, car le mieux est l’ennemi du bien.

À part ça, que montrer sur Instagram ? C’est en principe l’endroit où s’exprime votre créativité, votre voyeurisme s’exerçant quant à lui sur Facebook et votre sens du café du commerce sur Twitter (si possible bourré, le soir). Le célèbre réalisateur et vlogueur Casey Neistat, il y a quelques années, s’était fendu d’un tutoriel :

Bon, c’est vrai que poster des selfies en permanence, même si vous êtes beau, peut être repoussoir. Pas toujours, apparemment, puisque la présentatrice télé kényane Betty Kyalo tape dans les 700 likes de moyenne à chaque photo alors qu’elle ne publie que des autoportraits et des pics de son mariage. Nonobstant, comme le dit Neistat, il vaut mieux avoir une narration et/ou un thème. Neistat suit ses propres conseils en montrant certes sa gueule mais incluse dans des morceaux de vie familiale ou d’aventures professionnelles en mode #yolo (traduction pour les plus de soixante-dix ans : you only live once, “on ne vit qu’une fois”, ce qui consiste à faire des trucs pleins d’adrénaline comme le parachute ascensionnel, les bébés ou la consommation de cocktails fluos à base d’alcools pas chers). Faire le poirier au bon endroit (le Kilimandjaro) peut cependant suffire.

 

Une photo publiée par Casey Neistat (@caseyneistat) le

Une autre solution pour avoir des likes est sinon d’avoir des muscles (et les sourcils épilés, selon la mode de votre pays). Personne ne se lasse des pectoraux ni des tablettes de chocolat. Un certain Dory Zoughaib, bloggueur  libanais, collectionne ainsi régulièrement les 1300 cœurs, juste en se montrant à l’entraînement ou en maillot moulant. Une seule fois, il a commis une erreur fatale : s’exhiber, en vidéo, un bébé dans les bras. Bing, deux fois moins de likes. On en déduira hâtivement que la moitié de ses followers avaient l’intention de se le mettre dans leur pieu et qu’ils les a frustrés. Le mieux est d’avoir plusieurs cordes à son arc, comme Sanny Dahlbeck, boxeur thaï suédois qui, selon les préceptes neistatiens, mélange savamment photos d’entraînement, porn food diététique, images prises par d’autres (il fait du modeling), pics de chaussures, traits d’humour, virées entre potes ou soirées, bisous à sa petite amie, soutien à la communauté LGBT. Bon sur toute la ligne.

Si vous voulez rater votre vie sur Instagram, un certain nombre de conseils s’applique aussi : poster dix photos d’affilée, comme note Neistat. Effet redoutable sur la timeline de vos suiveurs, un peu comme si vous les preniez en otage. Faire le malin en photographiant des œuvres d’art est aussi une cata assurée : on n’y voit rien, et si en plus vous utilisez un filtre, la photo est tellement compressée que même sur FB elle est bonne pour la poubelle, donc c’est pas la peine. Non, ce qui est glam ce n’est pas de connaître quelque chose (il n’y a plus rien à savoir, tout est dans Wikipédia, et who gives a fuck, d’ailleurs) mais de participer à la spéculation culturelle générale. Postez donc plutôt des photos de vernissages, de curateurs ou de selfies avec des artistes pour dire que vous y étiez ! Prenez goût à la pauvreté de l’expérience !

Enfin, si vous voulez vraiment frôler le zéro, ouvrez un compte d’artiste, d’enseignant ou d’infirmier (même avec des biscottos), bref un truc vraiment utile : vous serez sûr de ne pas même arriver à la cheville statistique du parasite le plus véreux. 

Dans tous les cas n’oubliez jamais que tout ce que vous postez sur le 2.0. doit pousser vos contacts à se sentir comme des merdes devant le catalogue illustré de votre vie formidable, afin qu’ils se suicident : c’est la jungle, mec, y’en n’aura pas pour tout le monde ! yolo !

 

Éric Loret
Courrier du corps

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