James Franco, salaud, le peuple aura ta peau

Réseaux sociaux, blogs, téléphones mobiles… Je scrute nos couacs relationnels, nos dérives de comportements, nos tics de langage – toutes ces choses qui font que, parfois, je préfère me taire.

À l’un de mes amis qui envisage James Franco comme « le nouveau Travolta », je dis tout le bien que je pense de cet acteur-réalisateur, depuis la série Freaks and Geeks, de Paul Feig (1999). Plus précisément, je « commente » : nous sommes en effet sur Facebook, à l’heure des échanges légers de fin de journée. Sa réponse : « En janvier 2018, dans le cadre des révélations qui suivent l’affaire Harvey Weinstein et à la suite de sa victoire aux Golden Globes, (…) James Franco est accusé par cinq femmes d’avoir eu un comportement inapproprié à leur égard et/ou de les avoir harcelées sexuellement. »

Depuis la case cinéma, nous avons atterri directement à la case #MeToo sans prendre 20 000. Je ne sais pas qui sont ces « cinq femmes », je ne sais pas s’il y a eu harcèlement ou diffamation, je constate simplement ceci : le réseau social induit des glissements étonnants qu’on peut vouloir regarder de près.

La coquille dans la madeleine

À l’heure des cinquante ans de mai 68, nous vivons en Occident une révolution sans équivalent. L’oppression et les violences subies par les femmes ainsi qu’un système sexiste insinué dans nos relations les plus inconscientes – à l’autre mais aussi à soi-même – sont enfin dénoncés sur la place publique. L’individu en tant qu’être sexué se remet en cause, et le bouleversement est tel qu’il surgit partout en geysers verbaux bouillonnants ou en mini-fuites à-propos (« c’est le sujet dont on parle, eh bien parlons-en »).

Mais si la parole est nécessaire, elle n’est pas tout. Et on peut, particulièrement sur un sujet aussi complexe que les relations hommes femmes (et tout ceux qui se déploient dans son sillage), revendiquer une nécessité de nuances. Et même : choisir de la fermer plutôt que de débiter un lot d’âneries au motif que c’est permis.

Car là est le gravier dans le potage, la coquille dans la madeleine. Le réseau social fonctionne sur une logique d’occupation de l’espace. Si je me tais, je n’existe pas. Je peux bien braire, bramer ou brailler, tant que je participe au bruit ambiant, l’office est rempli.

En ces circonstances, pas question de couper le cheveu en quatre : ce serait prendre le risque de perdre son audience. On est pour ou contre ; on soutient ou on dénonce. Que ceux qui optent pour la réserve soient bannis à jamais ! (Là, des émoticônes du type « smiley scream » ou « smiley devil ».)

Jetez-le aux lions

Entendons-nous bien : il n’est pas question ici de défendre James Franco autour de ces accusations de harcèlement. Je n’y étais pas, et il me semble que de ce fait, je n’ai aucune légitimité à m’exprimer sur le sujet. Il n’est pas non plus question de condamner les coq-à-l’âne rendus possibles par les réseaux sociaux – et dont je suis moi-même friande.

Que James Franco soit jeté aux lions si la justice le juge coupable ! Mais peut-on éviter les « je condamne donc je suis », voire « je fais plus de bruit que vous donc je vous enterre tous » ? On pourrait par exemple faire un truc fou comme réfléchir, discuter de certains sujets en privé et choisir de ne pas les aborder sur les réseaux. Ça aussi ce serait révolutionnaire !  

(La semaine prochaine : Cantat, pour ou contre son retour – mais nan, c’est une blague…)

Stéphanie Estournet
Je me tais et je vais vous dire pourquoi