Martin Szekely, la constance de l’essentiel

Pour atteindre la « Construction » de Martin Szekely, il faut d’abord emprunter quelques salles labyrinthiques du Musée des arts décoratifs de Bordeaux, jeter un œil sur les meubles de styles et objets précieux du passé, traverser une cour, et se retrouver dans un espace attenant, aux murs bruts. Une ancienne prison désaffectée, qui après avoir servi de réserve, est utilisée aujourd’hui pour présenter des expositions temporaires de design, comme « Oh Couleurs » en 2017. Ce parcours-préambule ne fait que ressortir la sensation de plénitude qu’offre d’emblée les quelque 40 pièces contemporaines du designer français, dans une mise en scène complice avec Constance Rubini, directrice du musée.

Rangement Unit Shelf, 2011. Photo © Fabrice Gousset

Dans cette architecture mise à nue, on remarque d’abord les grandes pièces exposées dans les deux cours : la limpide Table 00 (2000) en contreplaqué de bouleau blanc, le rangement Unit Shelf (2011) au plâtre blanc si doux, l’étagère Opus (2016) en aluminium anodisé qui parait presque funambule… Harmonieusement disposés dans les vides et les pleins de la scénographie, ces meubles jouent aux quatre coins, prennent leur élan infini en diagonale. Leurs lignes pures, les couleurs originelles des matériaux – gris, argent, vert pâle, rouge orangé, blanc, blond, noir – dialoguent avec les murs composites de pierres et de ciment, ocres et gris, stigmates d’un passé carcéral qui aurait retrouvé de la noblesse. La lumière du jour jaillit des verrières pour créer des miroitements mouvants. La table Map-Tex #3 (2013) en aluminium anodisé, composée de carrés et rectangles modulables, se voit ainsi irisée des toutes les nuances de l’or, au fil des heures. La prison libère ces meubles là, comme des épures universelles que l’on peut enfin s’approprier, avec une aura qu’on ne leur connaissait pas dans d’autres lieux d’exposition – hôtel particulier, galerie ou cubes blancs –, qui pouvaient les pétrifier dans un luxe inaccessible.

Table MAP-TEX #3, 2013. Photo © Fabrice Gousset

La rencontre apparait évidente entre ce lieu redevenu primitif et un chercheur qui n’a de cesse de retrouver l’origine de l’objet. Lui qui reste « toujours troublé en regardant un silex taillé et transformé en couteau ». Il se situe dans la préhistoire du design, pour créer des lieux communs, des objets communs. « Je recherche la simplicité, celle qui traverse le temps historique » écrit-il. La démarche de ce concepteur discret et rigoureux, à l’allure un peu spartiate, qui prend son temps, est rythmée par les chemins buissonniers qu’il a empruntés.

Né en 1956 dans une famille « d’artistes manuels » – le sculpteur Pierre Szekely et la céramiste Vera Szekely – il a grandi à la campagne, sensibilisé dès son enfance à la nature, aux matériaux et structures. Il a travaillé dans une métallerie, des menuiseries, a voyagé. Sa rencontre à Paris avec le graphiste Pierre Faucheux lui donne l’envie d’étudier les arts graphiques à l’école Estienne. Il va ensuite parfaire son apprentissage de l’ébénisterie à l’école Boulle, puis travailler chez le designer Kwok Hoï Chan, qui lui « fait découvrir le design avec son présupposé, l’usage » Il opte pour le design, « pour échapper à la subjectivité de l’artiste ».

Dans les années 80, il créé des meubles très sculpturaux comme la chaise longue noire Pi, édités par la galerie Neotu. Cette icône n’est pas dans l’exposition. Car à la fin des années 1990, Szekely opère une vraie rupture avec cette expressivité formelle signée. Il abandonne le dessin, pour « laisser agir les matériaux », optant pour des objets redevenus « premiers », comme le verre Perrier (1996), archétype du gobelet antique, ou L’Armoire (1997), une boîte et deux portes, réalisée par simple pliage d’une plaque en Alucobon. Des premières recherches qu’il mènera avec la Galerie kreo. Lui qui est devenu aujourd’hui son propre producteur avec sa compagne Rossana, a enrichi cette approche. Elle traverse toute cette exposition.

Mais ne plus dessiner, ne garder que l’essentiel pour faire tenir un meuble, ne relève pas de la simplification. « Faire beaucoup avec peu, le maximum avec le minimum » est sous-tendu par une extrême complexité technologique. C’est ce que Szekely éclaire avant tout dans sa « Construction », magnifiant tous les matériaux contemporains et les dispositifs structurels qui la dictent. « Les matériaux composites – fibre de carbone et résine, nid d’abeilles en aluminium et feuilles d’aluminium, plâtre haute densité, latté de bambou – surpassent en solidité la résistance de chacun de ses composants pris isolément. » Démonstration est faite, par exemple, avec l’étagère Opus. « La forme est le résultat de plusieurs inventions combinées : l’aluminium laminé, l’aluminium extrudé, l’invention du sandwich de nid d’abeilles en aluminium, matériaux composites par excellence, et de la petite serrure qui lie avec précision les modules entre eux. Sans ces données et leur combinaison, l’étagère Opus ne pourrait exister dans sa définition la plus simple : des lignes verticales et horizontales croisées. » Le petit miracle, c’est que ce réseau de forces intriquées est invisible.

Pour jouer avec les limites et la tension des matériaux, Szekely doit batailler avec les ingénieurs. Puis leurs savoirs s’additionnent, « l’intuition et la science font bon ménage. » Il met en valeur entreprises ou artisans, tels l’Atelier Hubert Weinzierl, Cogitech, Rétégui, Domeau & Pérès, qui ont su enrichir leur savoir traditionnel des connaissances high-tech. « Sans eux mon travail n’existerait pas… Les politiques ne semblent pas se rendre compte de l’urgence à les soutenir. »

Rangement The Drawers and I, 2017. Photo © Fabrice Gousset

Car sans Hubert  Weinzierl, le Rangement (2018) en multiplis de chêne massif et métal, composé de tiroirs de toutes tailles avec précision et délicatesse, n’aurait pas vu le jour. Sans limite dimensionnelle, il pourrait se faire architecture. Cette dernière prospection est exposée dans une cellule. Tous les objets isolés dans ces cellules – Bing Square, bout de canapé en cristal, Reine de Saba, collier Hermès en argent, Manière noire, rangement en fibre de carbone – gagnent l’évidence de la sérénité. Car ce lieu « inespéré » rattrape ces pièces, ces cellules se transforment en chapelles, en autels, leur conférant une dimension sacrée.

Collier Reine de Saba, 1996 Hermès. Photo © Fabrice Gousset – Musée du design

.

Bout de canapé Bing One, 2005. Photo © Fabrice Gousset

Jamais Martin Szekely n’avait réussi, avec une telle inspiration, à faire sentir la cohérence et la constance d’une pensée élaborée au fil de ses expériences, de ses échanges, de son indépendance d’esprit. On ose prononcer le mot « beauté » face à cette composition minérale totale. La beauté, comme la définit l’humaniste italien Léon Battista Alberti en 1452, que le designer a placé en exergue : « Appelons beauté, strictement, la convenance de toutes les parties à l’ensemble auquel elles appartiennent, de telle sorte que l’on ne puisse rien ajouter, retrancher ou modifier sans rendre le tout moins nécessaire. »

Anne-MarieFèvre
Design

« Construction », Martin Szekely, Musée des arts décoratifs et du design, Bordeaux, jusqu’au 16 septembre 2018. 
Catalogue (à paraître), conversation épistolaire entre Martin Szekely et Constance Rubini, conception graphique SpMillot, éditions Madd/Norma.