Milo Rau, compassion pour un massacre

Adepte d’un théâtre documentaire radical, le metteur en scène suisse Milo Rau, fondateur de L’International Institute of Political Murder, dont le siège est à Cologne, a toujours abordé l’actualité politique de front, du génocide rwandais à la tuerie d’Utoya, en passant par le procès des Pussy Riots à Moscou ou les derniers jours des Ceausescu. Avec à chaque fois, un sidérant travail de reconstitution historique et de télescopage entre fiction et réalité.

Dans ses trois derniers spectacles, qui forment une “trilogie européenne”, Milo Rau change son fusil d’épaule. The Civil Wars, la première pièce, créée en mai 2014 au Kustenfestivaldesarts de Bruxelles, démarrait sur la rencontre avec le père d’un jeune Belge parti faire le Jihad, mais ce début s’avérait être une fausse piste : au lieu de mettre le cap sur la Syrie, le spectacle revenait en Belgique pour s’intéresser à la biographie intime de ses quatre interprètes, deux comédiens flamands et deux wallons, tous ayant fait l’expérience de guerres familiales, et tous confrontés à l’absence, la violence ou la mort du père.

The Dark Ages, le deuxième volet, repose sur le même principe. Et suit aussi le double fil de la guerre et de la mort du père, tout en déplaçant l’action au cœur de l’Europe, dans un champ de bataille récent mais dont le souvenir semble pour beaucoup effacé : la guerre des Balkans. Trois des comédiens de son spectacle sont originaires de l’ex-Yougoslavie et étaient adolescents pendant le conflit : Vedrana Seksan et Sudbin Musić viennent de Bosnie, Sanja Mitrović de Serbie. Ils partagent la scène avec deux acteurs allemands : Manfred Zapatka – qui a l’âge d’être leur père et a vécu, enfant, la deuxième guerre mondiale – et Valery Tscheplanowa, née à Kazan en Union soviétique. À tour de rôle, ils témoignent, en serbo-croate ou en allemand ; l’un filme pendant que l’autre parle, et les images sont projetées en direct, avec un sous-titrage en français. Quelques images d’archive – photos de famille, objets personnels, bandes d’actualité – ponctuent leurs interventions. C’est tout, et c’est inouï. Pour qualifier son projet, Milo Rau utilise le terme de “psychanalyse politique de l’Europe”. La séance proposée dure deux heures. On en ressort secoué pour longtemps.

The Dark Ages, deuxième volet de la trilogie européenne de Milo Rau
© Dashuber

La façon dont Milo Rau tisse l’intime et l’universel est d’une intelligence peu commune. Les autobiographies dévoilées par les acteurs mêlent le réel et la fiction, elle même toujours tirée de témoignages vrais, mais la question de l’authenticité – sont-ils vraiment ce qu’ils disent, ont-ils vécu tout ce qu’ils racontent ? – n’a guère de sens : tous ces témoins sont aussi des comédiens, et le théâtre est au coeur de leur vie, ou de leur survie. Il est, quand les récits se font plus durs et que les bombes, les cris, et les charniers remontent à la surface, comme un dernier refuge. C’est l’intelligence des spectateurs que visent The Dark Ages et ses interprètes, pas leurs larmes, et la qualité de l’attention de la salle est à la hauteur de l’exigence qui l’anime.

Psychanalyse disait-t-on, parce que Milo Rau orchestre une parole où le récit des événements – la révélation de l’intime – s’agence selon des logiques où le silence, la digression, l’association soudaine, l’humour, sont des instruments qui servent à inscrire l’histoire individuelle dans l’Histoire. Une Histoire qui est la nôtre : ce que viennent nous rappeler les acteurs de The Dark Ages, c’est que la guerre qui a fracassé leur jeunesse nous concerne directement, que nous le voulions – le sachions – ou non, et que leur histoire ne nous est pas plus “étrangère” que celle des réfugiés d’aujourd’hui. Au-delà de la dureté des témoignages, une anecdote du spectacle résume bien le propos de Milo Rau. Manfred Zapatka, l’acteur allemand, qui se souvient du bombardement de Dresde, raconte aussi l’histoire de sa famille et de la dégradation des relations entre son frère avocat et lui même. Notamment comment sa belle-soeur, héritant de la maison voisine de celle de leurs parents vieillissants, fit aussitôt ériger dans le jardin commun “une clôture de deux mètres de haut. Un vrai mur de Berlin”. Et Milo Rau précise : “Je trouve que c’est important de penser que nous sommes les objets d’une histoire qui nous dépasse, mais que nous pouvons comprendre à travers notre propre biographie. Au moment où celle-ci est exposée et rendue collective par l’acte même de la parole, on saisit quelque chose de soi-même.”

“Saisir quelque chose de soi même”, c’est très exactement l’effet que provoque The Dark Ages sur les spectateurs. Lesquels, si The Dark Ages était programmé longtemps, rempliraient sans aucun doute la salle pendant plusieurs semaines. Mais le Théâtre de Nanterre Amandiers, qui accueille pour la deuxième année Milo Rau, n’a inscrit la pièce à son affiche que trois jours du jeudi 4 février au dimanche 7. Et il n’y pas d’autres dates annoncées en France pour le moment. Les spectateurs berlinois ont plus de chance : ils peuvent voir à la Schaubühne Mitleid. Die Geschichte des Maschinengewehrs (Compassion. Histoire de la mitraillette), le troisième volet de la trilogie, créé au mois de décembre au TNB de Rennes. Un hallucinant monologue interprété par l’actrice suisse allemande Ursina Lardi, qui revient sur son expérience dans une ONG au Congo en pleine guerre civile. Des trois pièces de la trilogie, c’est dans doute la plus violente, celle aussi où Milo Rau, se découvre le plus ; derrière l’effondrement en direct d’Ursina Lardi, affleure la colère de son metteur en scène face à l’aveuglement d’une Europe incapable de regarder la tragédie en face. 

René Solis  

 

The Dark Ages, bande-annonce:

 

Mitleid. Die Geschichte des Maschinengewehrs (Compassion. Histoire de la mitraillette) à la Schaubühne de Berlin, les 10 et 14 février.

Hate Radio du 16 au 19 février au CDN de Montpellier – hTh

Le documentaire Hate Radio sera projeté le mercredi 17 février à 19h au centre culturel Jean-Cocteau, 25 place Charles-de-Gaulle, 93260 les Lilas.

The Civil Wars  au Théâtre de Gand (Belgique), les 24 et 25 février

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