Physique expérimentale

“Le présumé violeur se défend : ‘J’ai trébuché et je l’ai pénétrée par accident’.”

À Londres, un riche promoteur immobilier saoudien passait la soirée avec des nymphettes lorsque soudain, c’est idiot, il a perdu l’équilibre et pénétré l’une d’elles en tombant. C’est du moins sa version, qu’il a soutenue mordicus. L’autre version, celle de la victime (et du sens commun), était qu’il s’agissait d’un viol pur et simple. Inutile de dire que l’affaire a régalé la presse britannique.

L’avocat du promoteur a eu pas mal de boulot. On ne sait s’il y a eu reconstitution des faits avant le procès, mais il est possible que les lois de la physique aient été convoquées à la barre. Newton, dit la légende, a eu l’intuition de sa loi de gravitation universelle en recevant une pomme sur la tête (Einstein a un peu révisé tout ça par la suite, mais pas suffisamment pour changer drastiquement la physique de l’événement londonien). Plus largement, Sir Isaac Newton a formellement établi que si vous marchez nu avec le sexe en érection au milieu de jeunes filles tout aussi nues et que vous vous prenez les pieds dans le tapis, il n’est pas totalement impossible que le champ d’attraction exercée par la Terre vous plaque au sol, et ce faisant fasse pénétrer votre sexe convexe dans celui concave d’une des personnes de sexe féminin s’y trouvant allongée sur le dos (si ces dernières sont allongées sur le ventre, il est à envisager que l’anus soit le point d’impact). Il faut maintenant, comme si l’affaire n’était pas déjà assez complexe comme cela, convoquer cinématique et physiologie humaine pour affiner les choses.

Vous voilà donc marchant en bandant vaguement (pour des raisons que nous ne désirons pas connaître) au milieu de corps dénudés quand, patatras, s’exerce inopinément la loi de la pesanteur, c’est-à-dire un champ d’accélération (noté g) d’approximativement 9,81 mètres par seconde au carré, valeur établie à l’altitude 0 sur un ellipsoïde idéal approchant la surface terrestre pour une latitude de 45°. Les lois de la physique étant ce qu’elles sont, à savoir des règles auxquelles nul ne peut déroger, s’amorce alors un mouvement du corps plus ou moins vertical. Il ne s’agit pas d’un simple mouvement du haut vers le bas car il faut tenir compte du mouvement initial du corps, horizontal dans le cas présent. Au bout du compte, nous obtenons une trajectoire à peu près parabolique, comme celle d’un projectile. Sortons maintenant sinus et cosinus car il va falloir considérer l’événement sous son aspect angulaire et physiologique. Le sexe masculin en érection forme avec le référentiel donné par la surface de la terre un angle variable suivant les individus et les circonstances, qui va de 0 à 90° dans un sens ou dans l’autre. Nous admettrons par commodité – l’hypothèse est raisonnable – que cet angle ne change pas durant la chute. Nous le fixerons même, votre Honneur, à 70 degrés ainsi que l’expertise médicale a pu le déterminer après stimulation adéquate de mon client. Eh bien je l’affirme ici avec force, et Newton avec moi : deux corps ponctuels de masses respectives M1 et M2 s’attirant avec des forces de mêmes valeurs mais vectoriellement opposées, proportionnelles à chacune des masses, et inversement proportionnelles au carré de la distance qui les sépare, c’est un déplorable accident que nous jugeons aujourd’hui, dont mon client est la première victime.

Un détail en passant : le Journal of Clinical Forensic Medicine a naguère accueilli une communication titrée : “Rapport anal accidentel : est-ce possible ?”. En d’autres termes, et veuillez nous excuser pour cette brève mais nécessaire excursion dans la trivialité, est-il possible de la mettre dans le trou de derrière de sa partenaire alors qu’on pensait de bonne foi la mettre dans le trou de devant ? Sur les 498 personnes interrogées par l’auteur de l’article, 26 hommes et 14 femmes ont rapporté avoir effectivement fait l’expérience, au moins une fois dans leur vie, d’un tel “rapport anal accidentel”. La loi de gravitation universelle n’est en général pas en cause, seulement l’alcool et une pratique un peu brouillonne du coït.

Finalement, vous savez quoi ? À Londres, le promoteur a été acquitté.

Édouard Launet

Sciences du fait divers

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