Rachid Ouramdane contre vents et marées

Les thèmes de la migration, de l’exil ont traversé de nombreux spectacles de Rachid Ouramdane, co-directeur du centre chorégraphique national de Grenoble avec Yoann Bourgeois. C’est à Annecy, à Bonlieu scène nationale qui coproduit la pièce (où il fut artiste associé), qu’il vient de présenter une nouvelle pièce Franchir la Nuit. Le projet est d’envergure et le résultat plus que convaincant. Pour aborder la question brûlante et désolante des migrants et plus largement des laissés pour compte, des cahotés par la vie, il a travaillé ainsi que les cinq magiques danseurs de sa compagnie avec vingt enfants de l’école Le Verderet de Grenoble et treize mineurs isolés, migrants d’Afrique et d’Europe accueillis par le département de l’Isère.

Rachid Ouramdane, “Franchir la nuit”. Photo © Patrick Imbert
Rachid Ouramdane (CCN2 – Centre chorégraphique national de Grenoble), “Franchir la nuit”. Photo © Patrick Imbert

On aurait pu sombrer tout de go dans un spectacle larmoyant, descriptif et trop bien-pensant pour être honnête. Mais il n’en est rien. À l’énergie qui émane des corps secoués par l’exil intérieur, s’ajoute une incroyable douceur. Rachid Ouramdane berce la peine. Tout est sombre. Le plateau est une immense piscine (23 m3 d’eau, nous a-t-on dit), une plage avec ses vaguelettes où s’échouent des humains, où se relèvent des humains, des enfants et des grands frères et sœurs. Pour dire les mouvements des populations, le chorégraphe lie des gestes de secours, de première nécessité à un vocabulaire plus abstrait. Les danseurs frappent sur l’eau, se tiennent debout ou roulent au gré des vagues.

La mer est noire, ce qui exige un important travail de lumières de Stéphane Graillot. Sur un écran de fond de scène, les images du vidéaste Mehdi Medacci prennent force contre vents et marées. On est en immersion, en apnée. Contrairement à certains de ses précédents spectacles que l’on pourrait qualifier de danse documentaire, ici aucun commentaire. Pour chacun, il faut franchir la nuit et survivre, se dire vivant en regardant les morts. Vivre le voyage vers l’inconnu, vivre l’impensable, l’irréparable.

Boulot titanesque avec les enfants et leurs accompagnants, le spectacle est aussi simple que la présence d’un enfant se tenant seul en scène hagard mais plus jamais seul. Les danseurs de la compagnie et les grands, par des portés d’une délicatesse surprenante, transportent les corps. Il n’est pas si difficile ni si anodin de prendre une main tendue, de prendre la dimension de l’autre et de sentir peser son poids. Il fait toujours noir, certains ont franchi la nuit, sans savoir nager.

Marie-Christine Vernay
Danse

Biennale de la danse de Lyon, les 20 et 21 septembre à 21h à l’Opéra national de Lyon. 04 27 46 65 65.