J’ai rêvé qu’Emmanuel Macron arrivait à l’Élysée armé d’un balai radioactif

Jorge Luis Borges aimait à commencer ses discours en public en citant un philosophe ou un poète. Il avait l’habitude de démarrer, par exemple, comme ça :

« Mesdames, Messieurs, Démocrite d’Abdère a écrit que… », ou encore avec : « Mesdames, Messieurs, Paul Claudel a dit que… », etc. C’est une fort jolie façon de commencer, que je vais faire mienne.

Mesdames, Messieurs, Zinedine Zidane a déclaré dans une conférence de presse la semaine dernière, avant le match Real Madrid-Las Palmas, qu’il s’opposait au Front national et qu’il invitait les Français à voter contre Marine Le Pen, avançant comme argument qu’il n’appréciait guère les extrêmes et qu’il ne concevait pas la présence dans un gouvernement d’un parti opposé aux valeurs que la France avait historiquement défendues.

Ces paroles, qui parvinrent bien sûr tel un faisceau lumineux aux médias français, auront un écho ; nombreux sont les citoyens abusés par les idées de l’extrême droite qui changeront d’opinion et tiendront compte de l’avis de leur idole sportive, le grand Zinedine Zidane, au deuxième tour.

Vous pouvez vous moquer, mais c’est pourtant ce qui va arriver, et je me réjouis que la célébrité puisse servir à quelque chose.

Aux antipodes, il y a nous, les artistes, ignorés des partisans de Marine Le Pen et de tant d’autres, c’est clair.

Nous n’avons pas la chance d’entrer en communication avec eux, et nos noms ne leur disent absolument rien.

Ils n’assistent pas à nos spectacles, ne lisent pas nos livres, n’écoutent pas nos émissions de radio, ne mettent pas un pied dans les musées où sont exposées nos œuvres, ce qui est par ailleurs tout-à-fait compréhensible puisque la France est vaste et que l’éducation y est étriquée : à quoi leur servirait de savoir qui est Emmanuel Lévinas ?

Les statistiques parlent de sept millions et quelque de citoyens français qui choisissent la force à la place du dialogue, la discrimination à la place de la compréhension. Et au cœur de leur projet, il y a des murs. Les murs sont à la mode, et pas seulement ceux, tangibles, contre lesquels tu te fracasses et que tu ne parviens pas à escalader.

Sept millions et quelque… y compris peut-être certains de nos amis, ou des amis de nos amis, ou des membres de notre famille, ou certaines de nos connaissances, ou des connaissances d’une connaissance d’un membre de notre famille.

Ce sont sept millions de visages, d’êtres humains qui, certainement, à l’heure du dîner, parlent, transmettent leurs convictions à leurs enfants. Une haine qui cavale, la phobie qui s’étend.

Le nombre est accablant, et si autant d’esprits ont cru aux élucubrations d’un groupe sectaire, nous devrions y lire notre propre échec.

Nous en sommes en quelque sorte responsables, car notre vanité a fini par putréfier les racines de l’humanisme.

À tel point que humanisme est devenu un mot archaïque… Un jeune gars de vingt ans va chercher sur Wikipédia ce qu’il a pu signifier dans le passé… alors que narcissisme sera le hit de l’été 2017, l’idée à la mode, le MOI GÉANT.

Nous avons été primaires, nous avons été des primates, des singes, flirtant avec l’idée du bien-être personnel.

Nous avons été insatiables dans notre hédonisme.

En conséquence, nos enfants ont grandi handicapés : ils ne savent rien faire pour personne, ils sont incapables d’une action solidaire concrète.

Si sept millions de personnes ont choisi le Front national, qu’est-il advenu de notre éducation ? Qu’a-t-on bien pu enseigner dans les écoles, dans les collèges, les lycées, à l’université ?

Si on sillonne la France de haut en bas – surtout vers le bas –, on découvre comment la Culture a échoué entre les mains incompétentes de politiciens sans la moindre idée de ce qu’est la polis, ou la philosophie dans la polis, des gens fâchés à mort avec la poésie, qui nous rappellent ces comiques du cinéma muet avec un bâton de dynamite entre les mains, la mèche allumée, et qui courent dans tous les sens sans savoir comment se débarrasser de cet explosif.

L’éducation et la culture ne peuvent plus être rafistolées, elles réclament un système neuf.

La nuit dernière, j’ai rêvé – et je me suis réveillé en riant, ce qui est aussi agréable que de se réveiller en baisant – j’ai rêvé qu’Emmanuel Macron arrivait à l’Élysée armé d’un balai radioactif aux proportions absurdes, un balai Intermarché, mais entièrement customisé, un balai de super héros, comme dans un manga japonais, et il se battait contre toutes les toiles d’araignée qu’il croisait sur son passage au milieu des ruines.

Nous habitons maintenant – et c’est ainsi que je lis l’histoire et que je vis mon présent – dans les ruines d’un projet culturel grandiose, ourdi il y a bien des années, qui est passé par une période de splendeur, a sombré dans la décadence, a fini par mourir, mais n’a toujours pas été enterré.

Et puis nous avons des rats, qui s’emparent des ruines… et d’autres animaux sublimes, comme des girafes, des ours, des paons… mais toujours au milieu des ruines.

Comme dans un récit de James Ballard, comme dans une histoire de science-fiction, il s’est passé quelque chose et nous nous sommes désintégrés.

Et j’entends par désintégration la façon de se moquer de sa propre intégrité, de considérer qu’un être intègre, relié à la terre, aux astres, aux civilisations, est un inutile, car il n’a rien de sympathique et qu’il ne produit rien que l’on puisse vendre.

Rodrigo García
Traduit de l’espagnol par Benoît Hennaut et Christilla Vasserot 

Rodrigo García: Zidane vs Marine Le Pen (J’ai rêvé qu’Emmanuel Macron arrivait à l’Élysée armé d’un balai radioactif)