Thomas Bernhard, version réduite

« Une traduction est un autre livre, disait Thomas Bernhard. Et celui-ci n’a plus rien à voir avec l’original. C’est un livre de celui qui l’a traduit. » [1] La remarque pourrait s’appliquer tout autant à l’adaptation de ses romans au théâtre, démarche qui aurait très certainement déclenché les foudres de l’écrivain autrichien disparu en 1989. Ces dernières années, on a pu voir en France au moins deux versions scéniques de Des arbres à abattre, signées Claude Duparfait et Célie Pauthe, et Krystian Lupa. Deux tentatives fort différentes et toutes deux réussies.

Nicolas Bouchaud a pour sa part jeté son dévolu sur Maîtres anciens, autre roman, paru en 1985. Même s’il serait exagéré de prétendre que le résultat « n’a plus rien à voir avec l’original », il s’en éloigne considérablement.

Acteur et grand lecteur, Nicolas Bouchaud affectionne les monologues hors des sentiers battus. Il a déjà adapté et interprété seul des propos ou des textes de Serge Daney (La loi du marcheur), John Berger (Un métier idéal), Paul Celan (Le Méridien). Avec humour, finesse et générosité. Clown lettré, intello au physique de gardien de but, Bouchaud a un don de connivence, une façon d’interpeller les spectateurs qui met aussitôt en confiance. Toutes qualités présentes dans son adaptation de Maîtres anciens. Il a le coffre et la tête pour interpréter les monstres chers à Thomas Bernhard : ici le vieux Reger, critique musical à la retraite, qui depuis trente ans passe plusieurs heures par semaine au musée d’histoire de l’art de Vienne, dans la salle Bordone, devant L’Homme à la barbe blanche, une toile du Tintoret.

Comme tout héros bernhardien qui se respecte, Reger dézingue de façon obsessionnelle : le corps enseignant, le gouvernement autrichien, l’Église catholique, le genre humain, mais aussi et surtout Beethoven, Heidegger, Stifter – il a une dent particulière contre Adalbert Stifter, figure de la littérature autrichienne du XIXe siècle  – Véronèse, Klimt et autres artistes majeurs, les « maîtres anciens » évoqués par le titre. Et Bouchaud s’y entend pour faire entendre l’excès, le rire, le vertige libérateur, et même l’émotion -Reger ne s’est jamais remis de la mort de sa femme.

Quelque chose pourtant ne fonctionne pas tout à fait, qui a peut-être à voir avec la structure du roman. Dans Des arbres à abattre, la transposition au théâtre semble assez évidente  : le texte est un monologue ; le narrateur parle de lui à la première personne, ou observe et rapporte les propos des invités au dîner.  Pour Maîtres anciens, c’est plus compliqué ; la construction tient du jeu de billard à trois personnages, outre Reger, Irssigler, le gardien du musée, et Atzbacher, l’ami plus jeune, qui est le narrateur et rapporte les propos de Reger. Tout au long du livre une même formule revient en leitmotiv : « a dit Reger ». Atzbacher, qui observe le vieil homme en cachette, se rappelle ce que celui-ci lui « a dit » deux jours plus tôt, ou durant l’une de leurs nombreuses conversations. Quant au troisième personnage, le gardien presque muet, il fonctionne comme un point d’ancrage, un motif discret mais essentiel auquel le texte revient régulièrement.

Cette triangulation – ou cette construction musicale – on ne la retrouve guère dans le spectacle, où c’est Reger qui, seul en scène, parle « en direct ». Au besoin en interpellant les spectateurs. « L’oralité, explique Nicolas Bouchaud dans un entretien à lire sur le site du Théâtre de la Bastille, pose la question de l’adresse. J’ai toujours été plus attiré par les romans de Bernhard que par son théâtre, même s’il y a des pièces que j’aime beaucoup. Il y a dans ses romans une adresse au lecteur très puissante. Cette prise à partie du lecteur, je la vois d’abord comme la promesse d’une expérience que Bernhard nous invite à partager avec lui. »

Or c’est peut-être précisément cette assimilation du lecteur au spectateur qui ne va pas de soi. Pas sûr que l’on soit « pris à partie » de la même façon dans un livre et dans une salle de théâtre. Dans le roman, Reger utilise souvent le pronom personnel « vous ». Qui désigne soit Atzbacher à qui il parle, soit un objet indirect fictif  – « Vous parcourez tout Vienne, en long et en large, et tout Vienne vous semble tout à coup ridicule » –, et peut bien sûr être lu aussi comme une adresse au lecteur, mais certainement pas de façon automatique. Dans le spectacle, le « vous » semble s’adresser exclusivement aux spectateurs. Cela contribue à donner à la soirée une forme de chaleur, de familiarité agréable. Mais cela vide aussi le texte d’une part de sa complexité, de sa violence.

René Solis
Théâtre

[1] Dans un entretien avec Werner Wöherbauer, cité dans ces colonnes par Olivier Mannoni.

Maîtres anciens, d’après Thomas Bernhard (traduction de Gilberte Lambrichs aux éditions Gallimard), mise en scène d’Éric Didry, Théâtre de la Bastille (Festival d’Automne), 75011 Paris, jusqu’au 22 décembre. (Photos © Jean-Louis Fernandez)

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