Ultime repas

Un python meurt après avoir avalé un porc-épic”. Ce repas difficile a eu pour cadre un parc naturel d’Afrique du Sud, sous les yeux de visiteurs éberlués qui ne mangeront sans doute plus un oursin de leur vie. Le plus étonnant n’est pas que le serpent ait englouti un porc-épic de 14 kilos mais qu’il en soit mort. Car le reptile en question -un python de Seba- peut mesurer jusqu’à 6 mètres et peser jusqu’à 100 kilos, ce qui lui permet d’avaler sans problème des proies plus grosses, comme des gazelles. En fait, l’affaire a mal tourné parce que l’animal a été stressé par les visiteurs du parc au moment de la digestion. Et quand un serpent est stressé, il régurgite sa proie pour fuir. Problème : vomir un porc-épic à rebrousse-poil (à rebrousse-piquant plus exactement) nuit gravement au tube digestif. L’agonie a duré six jours.

La digestion du serpent est un processus extraordinaire, qui vous rend heureux d’appartenir à l’espèce humaine. Homo sapiens aime chipoter de la nourriture bio dans de petites assiettes, il ne lui viendrait pas à l’esprit d’avaler tout rond sa belle-mère. Ni même un porc-épic. Dépourvu de bras, le serpent ne peut, lui, manier ni couteau ni fourchette, il ne dispose pas de la liste des restaurants à la mode et boulotter ses beau-père et belle-mère réunis ne lui poserait aucun problème moral. C’est pourquoi les chercheurs ont publié sur l’activité post-prandiale des serpents nombre d’articles fascinants, même si parfois peu digestes. L’un de ceux-ci, signé d’un scientifique brésilien sous le titre “Alimentation épineuse : les serpents prédateurs de porcs-épics”, s’est intéressé directement au cas qui nous occupe. On y apprend que les pythons ne sont pas les seuls serpents susceptibles d’engloutir un porc-épic qui viendrait à passer par là : le boa constrictor, en particulier, a également du goût pour cette nourriture épicée et acérée. On y découvre aussi que retrouver de longs piquants dans les excréments d’un serpent est l’un des moyens de s’assurer que l’animal a digéré un porc-épic. Sinon on récupère les grosses épines dans le tube digestif après mort du serpent trop gourmand : le cas n’est pas rare, en fait. Le tout premier témoignage sur ce type de mésaventure est due à un certain Francis Woolaston qui, depuis Bombay, envoya en 1743 une lettre à la revue Philosophical Transactions pour signaler qu’un porc-épic avalé par un serpent (de race inconnue) avait hérissé ses piquants alors qu’il arrivait dans l’estomac du reptile, au point de lui traverser la peau. Cela méritait effectivement d’être signalé.

La légende dit que cet ogre de Victor Hugo mangeait les crabes tout entiers, y compris leur carapace. C’est probablement faux, mais comme personne ne s’est donné la peine d’aller fouiller dans les selles du poète, on n’en aura jamais le cœur net.

Enfin, cet avertissement à l’attention des aventuriers de l’art contemporain à la recherche d’une performance inédite : avaler un hérisson vivant est passible de 6 mois d’emprisonnement et 9000 euros d’amende car, en France, l’espèce se trouve être protégée. Cela vaut aussi sans doute pour les porcs-épics.

Édouard Launet

Sciences du fait divers

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