Si tu ne viens pas au théâtre, le théâtre ira à toi

Comment aller au spectacle en restant chez soi ? La réponse semble évidente, et depuis longtemps : en allumant un écran. Manquent évidemment, en plus de la présence physique, pas mal de choses : la file pour retirer les billets, l’attente dans le hall puis dans la salle avant la représentation, la tension qui monte au moment où les lumières baissent, les applaudissements, le salut, les commentaires d’après-spectacle. Tous éléments que l’auteur-metteur en scène argentin Sebastián Villar Rojas réintègre en proposant aux spectateurs du monde entier d’assister à des représentations de sa dernière pièce, intitulée – cela tombe bien – Un problema de distancia.

Un problema de distancia, de Sebastián Villar Rojas. Con Julio Chianetta y Juan Biselli

Soit une pièce de théâtre non pas enregistrée mais jouée en direct, certains jours, depuis Rosario, la ville d’Argentine où lui-même et ses deux acteurs travaillent. L’achat d’un billet permet d’obtenir un lien de connexion sur Zoom pour la date et l’heure choisies. L’avant-spectacle donne lieu à des recommandations techniques – comment couper sa caméra et son micro, comment régler l’image –, mais aussi à des informations sur les autres connectés. Ce dimanche 13 septembre, à 21h (heure française), 16h à Rosario, la « salle » est occupée par quelque soixante-dix spectateurs, originaires de dix-neuf pays. On peut fumer, boire, manger, oublier son masque et laisser son portable allumé, cela ne gêne pas votre voisin d’à côté qui est à Santiago du Chili ni votre voisine de derrière qui habite Francfort. Mais la tension collective – et le silence probablement – sont bien là au moment où les acteurs apparaissent à l’écran. 

Un problema de distancia est un spectacle-gigogne. Les deux comédiens – Juan Biselli et Julio Chianetta – sont eux-mêmes en visioconférence et se parlent par écrans interposés. Le texte est un dialogue entre un père septuagénaire, qui vit à Rosario, et son fils installé à New York. Leur échange dure une heure et tient du match de boxe. À tour de rôle, ils esquivent ou lâchent leurs coups ; un déballage de linge sale où l’un comme l’autre tentent d’entraîner l’arbitre : la sœur, absente mais fréquemment invoquée. Père et fils ne vont pas fort : la santé du premier se dégrade et il rechigne à se soigner ; le second est dans une mauvaise passe – qu’il refuse de reconnaître : sa femme vient de le quitter et il a perdu son boulot.

Le règlement de comptes en famille sur fond de déni est un bon filon pour le théâtre et le texte de Sebastián Villar Rojas, qui carbure à l’humour et aux coups bas, s’inscrit dans un genre constamment renouvelé, qui a atteint des sommets de noirceur corrosive dans les pièces « intimes » du Suédois Lars Norén. Un problema de distancia n’a pas autant de violence, mais le réalisme de cette tranche d’amour vache éveille certainement des échos familiers pour chacun des spectateurs, à Paris, Lisbonne ou Buenos Aires. 

Écrite, on l’a dit, avant la pandémie, la pièce n’avait pas vocation à rajouter de la distance à la distance. Acteurs et spectateurs étaient censés se retrouver tous dans un même lieu – un théâtre de Rosario. Le confinement n’a pas seulement éloigné les spectateurs, mais aussi les acteurs et le metteur en scène. Juan Biselli et Julio Chianetta, les deux comédiens, même s’ils habitent la même ville, jouent depuis chez eux. Filmés en plan moyen, chacun assis devant son écran, ils se lèvent seulement pour aller chercher une bière ou se dégourdir les jambes. La mise en scène gagnerait sans doute à s’intéresser plus au hors-champ (bruits parasites, événements intempestifs, surprises scénographiques) pour ne pas réduire l’image à un simple support de la voix. Mais ce choix permet aussi de maintenir la tension d’un théâtre de pur face à face, sans échappatoire pour les acteurs comme pour les spectateurs, comme si l’écran était décidément le cadre et l’horizon fermés d’une nouvelle réalité. 

Depuis plusieurs mois, théâtres et festivals imaginent des rendez-vous virtuels, en direct ou pas, plus ou moins interconnectés. La pièce s’adresse à un public hispanophone (il n’y a pas encore de surtitrages dans d’autres langues). Mais les questions que soulève la forme de la représentation sont bel et bien d’intérêt planétaire.

René Solis
Théâtre

 

Prochaines représentations: samedi 24 octobre à 21h, dimanche 1er novembre à 20h (heure de Paris). Achat des billets : https://forms.gle/PYY9fvXfn6eoxpZf6

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