La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Allemagne-Pologne : et à la fin, l’Allemagne n’a pas gagné
| 17 Juin 2016

Les grands moments du foot, les Euro, les Coupes du monde sont pour moi des moments privilégiés de rencontres entre amis, de célébration de l’amitié. Nous dinons devant un bel écran télé, chez les uns et chez les autres, et vivons les matchs tous ensemble. C’est notre façon à nous d’aimer le foot. Apéro avant le match, puis tension, enthousiasme ou, il faut bien le dire, parfois ennui profond que l’on combat en parlant de choses et d’autres, en jetant un regard distrait sur l’écran. Puis un bon plat avalé à la mi-temps avant de replonger.

Hier, devant Allemagne-Pologne, malgré un score final bien terne, 0-0, nous ne nous sommes pas ennuyés un instant. Le match était vivant, engagé, très physique. Ce n’est plus l’équipe d’Allemagne triomphante qu’on a connue, ni même la belle mécanique bien huilée qui a battu l’Ukraine dimanche dernier. L’attaque a beaucoup tenté et peu ou pas réussi. Pas d’imagination, toujours les mêmes combinaisons, prévisibles. Manque de rapidité dans les transmissions vers l’avant. Et, le plus surprenant, des hésitations au moment des derniers gestes, la passe décisive et le tir au but. Si l’attaque est hésitante, la défense est bétonnée, comme celle de la Pologne. Dans la phase des poules, pour l’instant, priorité aux défenses. La France est une exception avec ses conclusions époustouflantes.

Dans les tribunes, les supporteurs polonais l’ont largement emporté sur les supporteurs allemands. Cela ne permet pas de donner la victoire en cas de match nul ? Dommage.

Après le match, pour prolonger le plaisir d’être ensemble, nous avons dégusté le dessert en écoutant les commentaires d’après match des spécialistes : 50% sur les trois matchs de la journée, 50% sur l’équipe de France, qui ne jouait pas. Admettons… L’essentiel de ce commentaire portait sur cette question décisive : Pogba a-t-il oui ou non fait un bras d’honneur après le match contre l’Albanie ? Nous revoilà embourbés dans la logorrhée habituelle : “les joueurs de foot doivent être exemplaires, un exemple pour la jeunesse” et autres variantes. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les joueurs de foot, eux et eux seuls, devraient être exemplaires. Nous acceptons sans broncher qu’un célèbre escroc préside notre Conseil Constitutionnel pendant cinq ans, nous réélisons sans faiblesse des députés connus pour détourner l’argent public et frauder le fisc, nous nous apprêtons à voter pour des candidats à la présidentielle dont certains sont repris de justice ou en délicatesse avec elle, mais nos footballeurs devraient être exemplaires ? Mystère. On a même entendu récemment certains de nos grands patrons justifier leur salaires astronomiques en les comparant à ceux des footballeurs. Les footballeurs sont devenus le modèle et la norme. Entre amis, nous en avons bien ri.

Nous aimons le beau jeu, nous aimons l’émotion, nous sommes fiers de ce sport ultra populaire, seul phénomène culturel de portée mondiale qui échappe encore à l’hégémonie normative américaine. Mais s’il-vous-plait laissez jouer les joueurs. 

Dominique Manotti

Dominique Manotti : agrégée d’histoire, spécialiste de l’histoire économique du XIXe siècle, militante politique, elle a notamment reçu en 2010 le Trophée 813 pour Bien connu des services de police (2010), le Grand prix de littérature policière en 2011 pour L’honorable société (2011) coécrit avec DOA et, toujours à la Série Noire, a publié Or noir (2015). Kop (Rivages, 1998), paru chez Rivages s’intéresse tout particulièrement à l’envers du décor du foot dans les années 80.

[print_link]

0 commentaires

Dans la même catégorie

J38 – Ecce homo

En cette dernière journée de la saison, une question demeure : pourquoi une telle popularité du football ? Parce que le supporteur s’y reconnaît mieux que dans n’importe quel autre sport. Assurément, le football est le sport le plus humain. Trop humain. Le football est un miroir où le supporteur contemple son propre portrait. Le spectateur se regarde lui-même. Pas comme Méduse qui se pétrifie elle-même à la vue de son reflet dans le bouclier que lui tend Persée. Au contraire, c’est Narcisse tombé amoureux de son propre visage à la surface de l’eau. (Lire l’article)

J35 – Le bien et le mal

Ses détracteurs comparent souvent le football à une religion. Le terme est péjoratif pour les athées, les croyants moquent une telle prétention, et pourtant certains supporteurs revendiquent la métaphore. Le ballon leur est une divinité aux rebonds impénétrables et le stade une cathédrale où ils communient en reprenant en chœur des alléluias profanes. Selon une enquête réalisée en 2104 aux États-Unis, les amateurs de sport sont plus croyants que le reste de la population. Les liens entre sport et religion sont nombreux : superstition, déification des sportifs, sens du sacré, communautarisme, pratique de la foi… Mais surtout, football et religion ont en commun de dépeindre un monde manichéen. (Lire l’article)

J34 – L’opium du peuple

Devant son écran, le supporteur hésite. Soirée électorale ou Lyon-Monaco ? Voire, le clásico Madrid-Barcelone ? Il se sent coupable, la voix de la raison martèle ses arguments. À la différence des précédents, le scrutin est serré, quatre candidats pourraient passer au second tour. D’accord, mais après quatre saisons dominées par le Paris Saint-Germain, la Ligue 1 offre enfin un peu de suspense… Dilemme. Alors, le supporteur décide de zapper d’une chaîne à l’autre, un peu honteux. Le football est l’opium du peuple, et il se sait dépendant… (Lire l’article)

J33 – Coup de comm’

Candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a récemment déclaré sa flamme à l’Olympique de Marseille. Dans un football français polarisé par la rivalité Paris-Marseille révélatrice de vieux enjeux socio-culturels, voilà une prise de position étonnamment tranchée pour celui que ses adversaires accusent d’être « d’accord avec tout le monde ». Dans des campagnes électorales où tout est précisément calculé par les conseillers en communication, le supporteur voudrait que le choix du club fût celui du cœur. Il n’en est rien, les clubs ont une image qu’il est plus ou moins recommandable d’associer à celle d’un candidat. Alors, pourquoi ce choix en apparence clivant pour le candidat du consensus ? (Lire l’article)

J32 – Les fils de Samson

Contre Lille, Mario Balotelli a inscrit un doublé. L’efficacité retrouvée de la plus célèbre crête de Ligue 1 offre l’opportunité de s’interroger sur les rapports complexes des footballeurs à leur coiffure. À première vue, la coupe de cheveux participe de la mise en valeur du corps, au même titre que le tatouage. Le corps est un instrument de travail dont on prend soin. Son efficacité suscite une fierté qui mérite d’être rendue publique. On se souvient du même Balotelli, torse nu, immobile, tous muscles bandés après son chef-d’œuvre contre l’Allemagne à l’Euro 2012 : le rapport amoureux de l’artisan à ses outils. (Lire l’article)