American hotel

À l’occasion de la Nuit de la traduction organisée par la Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale le 24 mai 2019 aux Plateaux Sauvages, à Paris, délibéré publie des extraits des pièces lues ce soir-là.

 

American hotel

 

de Sara Stridsberg
Traduit du suédois
par Marianne Ségol-Samoy
 
L’autrice et le texte sont représentés en France et dans l’espace francophone par L’Arche éditeur.

 

Personnages

CARTER
VLADIMIR
JACK
SYLVIAS
SILVER
STORM
UNE VOIX (Ronald Reagan)

Storm n’est qu’une voix sur scène.

Carter et Vladimir se trouvent au dernier étage d’un gratte-ciel abandonné quelque part à Détroit, USA. Vladimir veut que Carter l’aide à mourir. Autrefois, Carter a vécu avec le frère jumeau de Vladimir, Jack, dans une partie plus riche de la ville. Elle a eu un enfant avec lui qu’elle ne voit plus, Storm. Avant de rencontrer Jack, elle vivait avec Vladimir. Dehors, le monde se transforme progressivement. Tombe en ruine.

 

Scène 1

 

Une lumière verdâtre s’immisce à travers une rangée de fenêtres au seizième étage d’un gratte-ciel. Des objets sont dispersés un peu partout dans la pièce : des sacs, des tas de vêtements, des journaux et des livres, de vieux ordinateurs, des meubles de bureau, des photocopieuses. À l’autre bout de la pièce se trouve un ascenseur. Une lumière crue en jaillit parfois. Un homme est assis devant une des fenêtres. Il regarde dehors, immobile comme une statue. Il est en surpoids, a les cheveux blonds, le visage couvert de taches de rousseur. Il porte un débardeur sale et un jogging. C’est Vladimir. Une femme avec de larges lunettes de soleil se tient dans la lumière. C’est Carter. Elle est en tenue de sport jaune. Elle vient d’entrer. Elle est essoufflée et en sueur. Ses cheveux blonds qui lui descendent jusqu’à la taille sont striés de mèches argentées, de mèches emmêlées, de perles indiennes. Un peu plus loin dans la pièce, une vieille femme est allongée dans une balancelle en train de se balancer lentement. C’est Sylvia, la mère de Carter.
Carter avance vers Vladimir. Il tourne la tête vers elle. Son visage s’éclaire en un large sourire. Puis il se tourne de nouveau vers la fenêtre et regarde dehors.

VLADIMIR.- T’étais où?

CARTER.-Au stade. Pour le cent mètre. C’est un homme blanc gigantesque qui a gagné.

Silence.
Le bruit d’un hélicoptère qui traverse le ciel au-dessus du gratte-ciel.

CARTER.-Tu voudras m’accompagner un jour ?

VLADIMIR.- Certainement pas.

Carter rit.

VLADIMIR.- Je sais que tu aimes ça, mais moi je ne comprends pas pourquoi ils ne rentrent pas chez eux se foutre sur leur canapé. Rien que de les regarder ça m’épuise.

CARTER.-De près on dirait des bêtes de proie. Ceux qui courent. J’adore m’approcher de cette puissance extraordinaire. Elle est presque inhumaine. Il y a une perfection chez ces animaux qui m’attire comme un aimant.

Vladimir ne l’écoute plus.

CARTER.-Oui, et sur le chemin du retour j’ai baisé avec un gorille qui s’était enfui du zoo.

VLADIMIR.- Mmm.

CARTER.-Mais il était tellement poilu. Et genre trapu comme un macaque.

VLADIMIR.- Quoi ? Qui ça ?

CARTER.-Personne. Rien.

VLADIMIR.- O.K.

Silence.

VLADIMIR.- Dis, Carter. T’as l’intention de faire ça quand ?

CARTER.-Revenir à la compétition ?

VLADIMIR.- Arrête. Jamais tu ne reprendras. Tu sais très bien ce que je veux dire.

Elle lui caresse le bras, le renifle, l’embrasse. Il lui retire ses lunettes de soleil et les laisse tomber par terre.

CARTER.-Je veux pas.

VLADIMIR.- Si je te le demande ?

CARTER.-Tu m’as déjà demandé cent fois. Comment tu peux me demander une chose pareille ? (Elle pointe le pistolet du doigt.) Je déteste que tu l’aies ici. J’ai peur en permanence.

Silence.
Elle verse un liquide couleur ambre dans deux verres.

VLADIMIR.- Il faut que ce soit toi.

Elle avale son verre cul-sec puis s’allonge par terre, les bras et les jambes en croix. Vladimir se couche sur elle.

VLADIMIR.- Tout seul je ne peux pas. J’ai essayé, je n’y arrive pas. (Pause). Tu as peur de moi aussi ?

CARTER.-Un peu.

VLADIMIR.- Mais ce n’est pas à toi que je veux faire du mal. Jamais je ne pourrais.

CARTER.-Si on veut se tuer soi-même on est un meurtrier, non ?

VLADIMIR.- Appelle ça comme tu veux.

CARTER.-Moi j’appelle ça un meurtre. Jamais je ne ferai ça.

VLADIMIR.- Si.

CARTER.-Je t’aimerai toujours.

VLADIMIR.- Il y en a beaucoup qui m’aiment.

CARTER (rit).- Qui, à part moi ?

Il reste silencieux un instant.

VLADIMIR.- Jack. (Pause). Et Storm.

Carter détourne la tête et ferme les yeux.
Puis elle reprend.

CARTER.- Mais il n’y a que moi ici ?

VLADIMIR.- Oui. Il n’y a que toi.

Silence.

CARTER.-Parfois c’est comme si tu étais déjà mort.

VLADIMIR.- Je suis juste gros.

CARTER (rit).- T’es pas gros.

Il se relève et enfile un pull. Dans le dos il y a un énorme accroc, comme s’il s’était accroché à un clou. Il s’éloigne puis retourne s’asseoir devant la fenêtre.

CARTER (se lève et regarde par la fenêtre).- Quand on a emménagé ici il y avait des oiseaux de mer partout autour de nous. On les a chassés. (Pause). Loin tout en bas, un journal solitaire est poussé par le vent le long du trottoir. À cette heure de la journée il n’y a jamais de voiture qui passe. La frontière entre la ville et la nature a disparu. Entre la ville et le ciel. Mais c’est peut-être seulement de là-haut qu’on le sent, si près des nuages. Peut-être que ce genre de frontières n’a jamais existé. Il me manque déjà. Ceux qu’on était il y a longtemps me manquent. Toutes ces discussions doivent le fatiguer autant que moi. Aujourd’hui on serait capables d’interchanger nos répliques. La lumière dure et verdâtre lui donne un air tellement fatigué. Je me souviens du jour où on s’est rencontrés. C’était comme si on essayait de se manger. On se disait qu’on avait de la chance de ne pas être végétariens.  

Vladimir enfile une veste toute simple et une paire de lunettes qui lui recouvre presque tout le visage. C’est la première fois qu’ils se rencontrent. Carter vient chez Vladimir regarder ses photos.

CARTER.-Donc c’est ça ton studio ?

VLADIMIR.- Oui.

Vladimir lui tend une photo.
Elle la regarde.

VLADIMIR.- C’est ça qui se passe quand on est mort. On se transforme en une image figée. Un corps mort c’est comme une photo. Il n’a plus que deux dimensions. Et ça se fait en un clin d’œil.

CARTER.-Je sais.

VLADIMIR.- Comment tu le sais ?

Silence. 

CARTER.-J’ai commencé à écrire une thèse là-dessus. Mais j’ai laissé tomber.

 

[…]

 

Regard de la traductrice sur la pièce :
Détroit, berceau de l’industrie américaine, ville autrefois prospère avec une forte industrie automobile, qui a fait faillite en 2013. La banqueroute et l’effondrement du secteur automobile ont entraîné un exode de ses habitants faute d’emplois. La population riche a déménagé et a laissé des parties de la ville désertes. American hotel décrit quelques-uns d’entre eux qui sont restés.
Dans un gratte-ciel abandonné se joue un drame amoureux entre Carter et les frères jumeaux, Vladimir et Jack. Carter a eu une relation avec les deux hommes et a eu un enfant avec l’un d’eux qu’elle a abandonné. Mais ce n’est pas ça le vrai drame de cette histoire. La question que Sara Stridsberg pose ici est : que se passe-t-il chez un être humain quand le monde autour de lui s’écroule et qu’il perd tout ?
Carter est le personnage central de cette tragédie. Elle porte le deuil de sa mère morte, de son père absent, de sa fille qu’elle a abandonnée et de son grand amour Vladimir qui rêve de se suicider. En arrière-plan il y a Détroit, ses buildings en ruine et ses rues désertes. Au fur et à mesure que la pièce avance, le personnage principal devient la ville. La ville qui sombre et qui emmène avec elle ses habitants les plus précaires. 
Sara Stridsberg brise la linéarité de l’histoire en avançant par flashbacks et scènes rêvées sans pour autant perdre la dynamique de l’intrigue. Dans une tonalité apocalyptique la pièce avance et nous livre une histoire émouvante qui reflète l’état psychique d’un monde en train de s’écrouler. C’est un requiem minimaliste sur une époque. Les personnages font un compte-rendu d’un monde qui ne les prend plus en compte. Pour eux, la fin du monde approche, tranquillement, lentement, mais sûrement.
Dans cette pièce, le temps et l’espace n’existent plus. Tout s’est effondré. L’espace devient alors poétique, un instant absolu où tout est en suspens. Nous sommes dans un lieu au-delà du « normal», le lieu de l’enfermement où la vie de quelques personnes est en cours. Ayant autrefois fait partie de la société, ils vivent aujourd’hui reclus en haut d’un gratte-ciel, dans un monde qui a été délaissé.
Il n’y a plus d’avenir possible, seulement une tentative des personnages de ne pas sombrer encore davantage. L’être humain est mis à nu. Il se dévoile. Il chute. Mais chuter c’est aussi comprendre enfin le monde. La figure de Carter fonctionne ici comme un miroir qui nous renvoie ses réflexions sur le monde. Ce personnage est fait de contrastes et de paradoxes et symbolise l’être humain dans tout ce qu’il a de plus complexe.
« La chute m’intéresse. Et aussi ce qui naît après, quand on a tout perdu. Il y a quelque chose d’intéressant dans le fait de se trouver au bord de l’existence. Quand l’acuité de la vie se révèle, on découvre alors son essence. On éprouve les contrastes entre ombre et lumière, entre ordre et désordre. » Inspirée par Marguerite Duras, Sara Kane, Elfriede Jelinek, Unica Zörn, Sara Stridsberg travaille sur les thèmes de la destruction et de l’aliénation dans la littérature. « Une des raisons d’être de ma littérature est de faire naître le paradoxe. La littérature embrasse le monde entier et peut être un asile pour les indésirables et tous les marginaux du monde. »
Marianne Ségol-Samoy

 

American Hotel de Sara StridsbergTitre original : American hotel.
Date d’écriture : 2016
Date de traduction : 2018

La pièce a été créée au Théâtre de la Ville à Stockholm en mars 2016, dans une mise en scène de Ingela Olsson.

13 scènes
5 personnages (3 hommes, 2 femmes) et 2 voix off
Durée approximative : 80 minutes

American hotel a été traduite à l’initiative et avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, Centre international de la traduction théâtrale. Le texte de la pièce, inédite en français, peut être commandé ici

 

Sara Stridsberg, née en 1972, est l’une des autrices suédoises les plus célébrées de sa génération. Elle commence sa carrière littéraire en tant que romancière. En 2009, elle adapte son deuxième roman, La Faculté des rêves, pour le théâtre, sous le titre Valerie Jean Solanas va devenir présidente de l’Amérique (les deux ouvrages sont publiés aux éditions Stock). La même année, elle écrit sa deuxième pièce, Medealand (L’Arche, 2011) inspirée de Médée d’Euripide, qui est créée au Théâtre Royal Dramatique (Dramaten) de Stockholm en 2009 dans une mise en scène d’Ingela Olsson. En France, la pièce a été créée en 2014 par Jacques Osinski à la MC2 : Grenoble. Sa troisième pièce Dissekering av ett snöfall (Dissection d’une chute de neige) est inspirée de la vie de la Reine Christine. Suivront L’Art de la chute et American Hotel. En mai 2016, Sara Stridsberg a été nommée membre de l’Académie suédoise qui est aussi membre du jury du Prix Nobel de littérature.

 

Marianne Ségol-Samoy, comédienne et traductrice, est titulaire d’une double maîtrise de français langue étrangère et de lettres scandinaves. Elle a traduit à ce jour une trentaine de pièces, dont une dizaine pour le jeune public, et une trentaine de romans, dont une dizaine pour la jeunesse. Outre Sara Stridsberg, elle traduit des auteurs de théâtre comme Jonas Hassen Khemiri, Rasmus Lindberg, Monica Isakstuen… des auteurs réalisateurs comme Lars von Trier et des auteurs de romans comme Henning Mankell, Håkan Nesser, Per Olov Enquist, Astrid Lingren… Membre fondatrice de LABO/07 (réseau d’écritures théâtrales internationales d’aujourd’hui), elle a codirigé avec Karin Serres les Cahiers de la Maison Antoine-Vitez n° 10, Étonnantes écritures européennes pour la jeunesse (Éditions Théâtrales, 2013). Elle coordonne le comité nordique de la Maison Antoine-Vitez, centre international de la traduction théâtrale.

 

La Nuit de la traduction