Les Petites Chambres

À l’occasion de la Nuit de la traduction organisée par la Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale le 24 mai 2019 aux Plateaux Sauvages, à Paris, délibéré publie des extraits des pièces lues ce soir-là.

 

Les Petites Chambres

 

de Wael Kaddour
Traduit de l’arabe (Syrie)
par Wissam Arbache et Hala Omran
 

 

Damas, 2010. Siba, Saad, Hanane et Ammar se noient dans la peur, la douleur, et les tentatives amoureuses. Leur situation personnelle – qu’il s’agisse de veiller sur un père malade, de faire bonne figure face aux voisins, de sauver ou non son mariage – donc sa réputation, sont autant d’excuses à leur incapacité à prendre des décisions conséquentes, si bien que leur désir ne s’accomplit que dans le mal qu’ils s’infligent. Au plus près des émotions, Wael Kaddour esquisse un tableau sensible de ces êtres qui construisent eux-mêmes l’univers qui les étouffe. De cet enfermement progressif, Siba, la trentenaire encore célibataire, payera le prix fort.

 

Personnages

AMMAR, médecin, spécialiste en soins intensifs, quarante-deux ans.
SIBA, trente ans.
SAAD, gérant de supermarché, trente ans.
HANANE, épouse de Ammar, fonctionnaire, quarante ans.

À Damas, en 2010.

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

Ammar et Siba sont assis face à face. Sur la table deux tasses de café. 
Silence court.

AMMAR.– J’ai failli t’amener un chat.

SIBA.– Pourquoi ?!

AMMAR.– Il ne t’a pas manqué ?

SIBA.– Si beaucoup. Mais c’est bon maintenant.

AMMAR.– Dieu ait son âme.

SIBA.– Mais qu’est-ce qui t’a fait penser à ça ?

AMMAR.– Rien.

SIBA.– Je veux dire cette histoire c’était il y a un an.

AMMAR.– C’est qu’il est mort il y a un an… à peu près à cette période. C’est peut-être pour ça que j’ai pensé à t’en amener un autre à la place.

SIBA.– Mais on en a parlé à l’époque et je t’avais dit que je ne voulais plus de chat.

AMMAR.– À l’époque tu étais triste tu pleurais et tu ne voulais rien qui te le rappelle.

SIBA.– Et c’est encore le cas.

AMMAR.– Non maintenant tu es heureuse. Ça fait un bon moment que tu as changé.

SIBA.– Oui, mais je ne veux plus de chat.

AMMAR.– Alors qu’est-ce que je peux t’amener ?

SIBA.– Rien.

Silence court.

AMMAR.– Qu’est-ce qu’il aimait jouer !

SIBA.– Il ne m’a rien laissé dans cette maison qu’il ne m’ait pas déchiqueté.

AMMAR.– Tu sais plus d’une fois en entrant chez toi j’ai imaginé qu’il allait encore courir vers moi… J’ai mis beaucoup de temps à m’habituer à son absence.

SIBA.– Moi aussi.. Avant que tu ne me l’amènes quand j’entendais du bruit pendant la nuit je me réveillais en sursaut. Je pensais qu’un voleur était entré dans la maison… Mais il m’a habitué à ce bruit… Il restait éveillé à farfouiller… Je me suis faite à sa présence et je me suis mise à dormir.

AMMAR.– Tu te souviens quand cet animal est resté coincé dans la cheminée ?

SIBA.– Oui vraiment un animal… Une journée entière avant de pouvoir le libérer.

AMMAR.– Dès le début il a manifesté des tendances suicidaires évidentes. (Ils rient d’un rire court. Ils boivent du café. Silence court.) Tu n’as rien à me dire ?

SIBA.– Il n’y a rien !

Silence.

AMMAR.– Hanane voit quelqu’un.

SIBA.– Comment ça ?!

AMMAR.– Je veux dire qu’elle voit quelqu’un d’autre.

SIBA.– Qui ça ?

AMMAR.– Je ne sais pas… Ça fait un moment qu’elle demande le divorce. Chaque fois qu’on se dispute elle me dit que je ne l’aime plus… Avant elle ne disait pas ça.

SIBA.– Et alors ?

AMMAR.– J’essaie de la convaincre que je l’aime et de lui donner des preuves.. Elle me dit : “C’est vrai il se peut que tu m’aimes mais ce qui est sûr c’est que tu n’as pas su me le montrer ni me le faire vivre”… Apparemment il y a quelqu’un d’autre qui est en train de l’aimer.

SIBA.– Tout ça ne te permet pas d’affirmer qu’elle voit quelqu’un. (Silence court.) Tu peux résoudre le problème… Vous vous aimiez… Je suis sûre que vous réglerez l’affaire en parlant… Prends un congé et partez.

AMMAR.– Elle n’acceptera pas que je l’éloigne de lui.

SIBA.– Ça m’étonne que tu en sois si sûr alors que tu n’as pas de preuve.

Silence court.

AMMAR.– Le plus étrange c’est qu’elle essaie de dissimuler… Elle fait comme si tout était normal.

SIBA.– Elle n’a peut-être rien à cacher.

AMMAR.– Je peux savoir tout de suite si elle me cache quelque chose… Il y a un moment précis où tout devient clair. Soudain tu vois tout d’un seul coup.

SIBA.– Et qu’est-ce que tu as vu ?

AMMAR.– Elle le voit. Peut-être tous les jours… Quand je suis au boulot.

SIBA.– Où ?

AMMAR.– Je ne sais pas… Peut-être chez lui ou alors chez moi.

SIBA.– Pourquoi tu en es si sûr ?

AMMAR.– Je n’ai pas de preuve pour l’instant mais je vais en trouver.

SIBA.– Qu’est-ce que tu vas faire ?

AMMAR.– Je ne sais pas.

SIBA.– J’ai l’impression que tu te trompes. Vous vous êtes beaucoup disputés cette année…

AMMAR.– Je ne lui ai jamais rien interdit… C’était elle qui prenait ses décisions qui revenait dessus et qui déprimait ensuite en disant que c’est de ma faute.

SIBA.– Ammar essaie de résoudre le problème.

Silence.

AMMAR.– En montant une des voisines m’a arrêté dans l’escalier.

SIBA.– Qui ?

AMMAR.– Je ne sais pas comment elle s’appelle… Elle habite au premier.

SIBA.– C’est Oum Houssam. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

AMMAR.– Qu’est-ce que tu penses qu’elle a dit ?

SIBA.– Je ne sais pas… Qu’est-ce qu’elle a dit ?

AMMAR.– Rien… Elle voulait dire quelque chose mais elle s’est tue. (Silence court.) C’est bizarre que personne ne veuille rien me dire !

SIBA.– Tu n’as pas compris ce qu’elle voulait ?

AMMAR.– Quelque chose sur toi… Elle voulait dire quelque chose sur toi… Elle a prononcé ton nom.

SIBA.– Qu’est-ce qu’elle a dit ?

AMMAR.– Non mais vraiment pourquoi personne ne veut rien me raconter ?

SIBA.– Qu’est-ce que tu veux que je dise ?

AMMAR.– Je ne veux pas que tu dises quoi que ce soit. Je ne veux rien savoir. C’est ta vie après tout. C’est ta voisine qui veut. Descends lui parler. Moi j’y vais.

SIBA.– Attends. Dis-moi ce que t’a dit Oum…

AMMAR, l’interrompant.– Il n’y a vraiment que ça qui t’intéresse ?… Savoir ce que Oum Houssam m’a dit ?… Ça ne t’intéresse pas par exemple de me raconter ce qui se passe dans ta vie ?

SIBA.– Si je vais te le raconter.

AMMAR.– Quand ?… J’avais pris la décision de ne plus rien te demander. Parce qu’à chaque fois que je te pose une question tu fuis la réponse et tu me fais sentir que je suis un étranger ou que je te fais peur. J’avais dans l’idée de ne plus faire attention à ce que je pouvais voir ou remarquer et de ne plus te poser de questions. Mais aujourd’hui Oum Houssam m’a arrêté dans l’escalier et m’a interrogé. C’est pour ça. Il y a vraiment quelqu’un qui vient chez toi ?!

SIBA.– Oui.

AMMAR.– Qui c’est ?…

SIBA.– Il s’appelle Saad. Il tient le supermarché d’en face…

AMMAR, l’interrompant.– Tu te souviens quand je t’ai demandé à qui appartenait la veste ?

SIBA.– Oui.

AMMAR.– Tu m’as dit qu’elle était à ton frère. Quand est-ce que tu l’as rencontré ?

SIBA.– Je l’ai vu au magasin. En descendant faire des courses. Il a été très sympa avec moi. On s’aime.

AMMAR.– Quand ?

SIBA.– Trois mois.

AMMAR.– Quatre.

SIBA.– Quatre.

AMMAR.– Et une fois je t’ai demandé pourquoi le cendrier était plein. Tu m’as dit que les voisines étaient passées chez toi. C’est vrai ?…

SIBA.– Oui.

AMMAR.– Et une autre fois tu m’as appelé pour me demander de décaler ma visite. Mais pourquoi ?

SIBA.– Il est très mignon. Je voudrais vous…

AMMAR, l’interrompant.– Non mais vraiment pourquoi ?…

SIBA.– Au début je n’étais pas sûre. Je me suis dit que je ne voulais pas te raconter une chose qui n’aurait peut-être pas marché. Il me souriait. Chaque fois que je descendais chez lui il me saluait et il me souriait. J’ai pensé qu’il était comme ça avec tout le monde. Mais il s’est trouvé que non. Après on est allés au parc. Qu’est-ce qu’elle a dit, Oum Houssam ?

AMMAR.– Il vient souvent ici ?

SIBA.– C’est ce qu’elle t’a demandé ?

AMMAR.– C’est moi qui demande.

SIBA.– Pas souvent. C’est la première fois que ça m’arrive. Et puis je ne sais pas pourquoi c’est arrivé. Je le vois plutôt la nuit. Le magasin ne ferme jamais. C’est ouvert 24 heures sur 24. Mais lui peut s’absenter. Il m’a dit que Oum Houssam l’a vu une fois. Puis elle l’a vu une deuxième fois. Il lui a raconté qu’il me livrait des courses.

AMMAR.– Tu l’aimes ?

SIBA.– Mais il ne portait pas de courses. Oui, je l’aime vraiment.

AMMAR.– Tu pensais que ça allait me fâcher ?!

SIBA.– Oui.

AMMAR.– Pourquoi ?

SIBA.– Je ne sais pas.

AMMAR.– Vraiment ?!.

SIBA.– Non. Je ne sais pas ! Tu aurais accepté que je l’aime et qu’on se voie ?

AMMAR.– Bien sûr

SIBA.– Mais tu n’acceptes pas qu’il vienne ici ?

AMMAR.– Je ne sais pas. Si. Siba toi seule peux décider.

SIBA.– Et toi tu en penses quoi ?

AMMAR.– Les voisins…

SIBA, l’interrompant.– Et s’il n’y avait pas de voisins ?…

AMMAR.– Oui. C’est ta vie, Siba.

SIBA, l’interrompant.– Non ce n’est pas ma vie. Je ne sais pas. Je t’en supplie ne te fâche pas. J’étais bête. J’étais effrayée et heureuse. J’étais peut-être contente de me taire. Et puis il m’avait demandé de ne le dire à personne, pas même à toi. Chaque fois que tu me posais la question, je savais que tu savais… Et ça me faisait encore plus peur. Pourquoi ? Je ne sais pas… Chaque fois que tu partais, je me demandais comment je ne t’avais pas tout raconté. Pourtant j’étais sûre que tu serais heureux pour moi. Tu sais mieux que personne la merde dans laquelle je vis. Si quelqu’un mérite de savoir, c’est bien toi. Je me déteste. Je t’en supplie, pardonne-moi.

AMMAR.– Pourquoi il t’a demandé de ne rien me raconter ?

SIBA.– Je ne sais pas. Il veut que personne ne le sache.

AMMAR.– Et toi, quand est-ce que tu comptais me le dire ?

SIBA.– Je te jure que je voulais te le dire dès le premier jour… Tu sais que je te dis tout…

AMMAR.– Mais tu n’allais pas le faire sans sa permission.

SIBA.– Ce n’est pas vrai. J’allais le faire, ça ne le regarde pas. Ne dis pas ça. Tu sais combien je t’aime et comme je te dis tout. Mais j’étais vraiment effrayée et embarrassée. C’est la première fois que ça m’arrive. Je ne savais pas ce que je devais faire. Heureuse et terrifiée à la fois. Je t’en supplie ne te fâche pas.

AMMAR.– Tu ne veux pas savoir ce que Oum Houssam a dit ?…

SIBA.– Non je ne veux pas savoir ce qu’elle a dit. Je veux juste que tu ne sois pas fâché contre moi. Je te jure que ce n’était pas mon but Ammar.

AMMAR.– Elle avait l’intention d’appeler ton frère. Mais elle a décidé de m’en parler avant. Quand je vais descendre elle sera là à m’attendre. Qu’est-ce que je lui dis ?…

SIBA.– Je ne sais pas. Qu’est-ce qu’on doit dire ?

AMMAR.– Combien de fois elle l’a vu monter ici ?

SIBA.– Deux fois.

AMMAR.– Ça c’est ce que vous savez. C’est possible qu’elle ait vu Saad plus d’une fois. Combien de fois il est venu ?

SIBA.– Souvent.

AMMAR.– Souvent ?

SIBA.– Oui souvent. Dis-lui ce qu’a dit Saad. Que parfois il m’apporte mes courses quand le livreur n’est pas là. Dis-lui ça. Oum Houssam est sympa et elle m’aime beaucoup. Elle va y croire.

AMMAR.– Il faut que vous trouviez une solution.

SIBA.– Je vais lui demander de réduire ses visites ou de les retarder d’une heure pour que Oum machin soit endormie.

Silence court.

AMMAR.– Tu n’as pas peur ?

SIBA.– Au début si

AMMAR.– Tu sais que si…

SIBA, l’interrompant.– Je sais. 

Silence court.

AMMAR.– J’y vais. Ton père va bien. Son état est stable.

SIBA.– Tu es fâché ?

AMMAR.– Non je ne suis pas fâché. (Il s’apprête à partir. Il prend sa mallette). Je me souviens. Je t’avais apporté un truc.

Il sort de sa mallette un CD.

SIBA.– Merci .

AMMAR.– Il y a la chanson de Fadl Chaker.

SIBA.– Merci vraiment. Tu n’oublies jamais rien.

AMMAR.– Prend soin de toi .

SIBA.– Qu’est-ce que tu vas faire pour Hanane ?

AMMAR.– Je ne sais pas.

Noir.

 

[…]

 

Les Petites Chambres de Wael Kaddour, traduit de l’arabe (Syrie)par Wissam Arbache et Hala Omran, éditions Elyzad, 2014Les Petites Chambres a été traduite avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, Centre international de la traduction théâtrale.

La pièce a été lue publiquement au festival La Mousson d’été (Pont-à-Mousson), sous la direction de Véronique Bellegarde, en août 2015.

Le texte a été publié aux éditions Elyzad en 2014. 

L’Aveu, pièce de Wael Kaddour, également traduite en français par Wissam Arbache et Hala Omran, inédite en français, peut être commandée sur le catalogue de la Maison Antoine Vitez.

 

Wael Kaddour, né en 1981 en Syrie est auteur de théâtre et metteur en scène formé à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas Il a mis en scène Loin de Caryl Churchill ainsi que ses propres textes Les Petites Chambres, Hontes et Quand Farah pleure. Il travaille également comme dramaturge pour des textes d’Ibsen, Tchekhov, Albee ou Beckett. Il a travaillé pour l’ONG Syria Trust for development comme formateur et adjoint du programme d’aides sociales, puis comme coordinateur des programmes de théâtre en milieu scolaire. Il a co-fondé “Ettijahat. Independed Culture”, organisation qui défend l’indépendance de l’art en Syrie et dans le monde arabe. Il est rédacteur en chef du site Internet ARCP (Cultural Policy in the Arab World). Wael Kaddour est aujourd’hui réfugié en France, où il a écrit L’Aveu et Chroniques d’une ville qu’on croit connaître. Les Petites Chambres est publié, en bilingue, aux éditions Elyzad.
Wissam Arbache est comédien et metteur en scène franco-libanais. Lauréat de la Villa Médicis hors les murs pour un travail sur le théâtre au Moyen-Orient, il est plusieurs fois invité en résidence d’écriture à Damas et à Beyrouth. À Damas, il met en scène, avant la guerre, la première création en arabe de Rituel pour une métamorphosela pièce maîtresse de Saadallah Wannous, censurée par le pouvoir religieux à Alep. Il crée le cycle de soirées « Le poème, Terre de la langue arabe » à l’Odéon. Il a dirigé un numéro spécial sur la littérature syrienne pour la revue littéraire Missives. Récemment, il a joué dans une trilogie sur la révolution syrienne de Mohammad al Attar mis en scène par Leyla-Claire Rabih.
Hala Omran est une actrice franco-syrienne. Formée à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas, elle a travaillé au théâtre dans le monde arabe et en Europe. Au cinéma elle a joué des rôles principaux dans plusieurs films comme Sacrifices d’Oussama Mohammed, La Porte du soleil de Yousry Nasrallah. Elle a organisé plusieurs ateliers de théâtre en Syrie et en France.

 

La Nuit de la traduction