Brève histoire en temps de QR-code

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Brève histoire en temps de QR-code

C’est une scène bien curieuse à laquelle il m’a été donné d’assister dans le TGV qui me menait de Paris-Montparnasse à B…. Je me trouvais assis à côté d’un senior un peu chétif qui – bien qu’il ne fît pas son âge – avait sûrement dépassé les septantes.

Contrairement à la plupart des autres voyageurs, l’œil (parfois les deux) toujours vissé sur leurs écrans, il regardait pensivement passer les vaches, s’interrompant régulièrement pour noter de courtes phrases que j’aurais bien aimé pouvoir lire (ce que ne m’aurait jamais autorisé ma parfaite éducation.)

Entre les gares de P… et d’A…, nous fûmes (j’aime beaucoup le passé simple, que les non-fûmeurs m’excusent) contrôlés. Mon frêle voisin exhiba alors fièrement deux feuillets format A4 sur lesquels figuraient deux grands QR-codes. Un peu surpris, l’agent de service commercial lui demanda s’il n’avait pas son billet imprimé et sa carte senior, ou s’il n’avait pas ces documents sur son smartphone.

Le septuagénaire (qui décidément paraissait plus jeune) lui répondit aimablement : « Cher Monsieur, je suis un citoyen responsable et ne souhaite pas participer à cette gabegie d’objets technologiques dont la multiplication a un impact catastrophique sur la planète. Je ne refuse pas totalement le progrès. J’ai un ordinateur, le même depuis 20 ans que je remets régulièrement à jour et n’ai nul besoin d’en avoir un deuxième en perma-nence sur moi. Je n’ai pas non plus une de ces fâcheuses imprimantes à l’obsolescence programmée qui sont un véritable scandale. Étant retraité, j’ai donc tout le loisir de me passer de ces inutilités et de recopier à la main les QR-codes des billets ou cartes de réduction que j’achète en ligne et qui s’affichent sur l’écran de mon ordinateur. »

Interloqué, le contrôleur – sur les sourcis duquel se dessinait une espèce de sombre point d’interrogation suivi de trois petits points – saisit les feuillets et tenta de les scanner… sans succès. « Vous voyez bien que ça ne marche pas, ça ne peut pas marcher, vos dessins ne sont pas assez précis. »

« La critique est facile… vous connaissez l’expression. » Lui rétorqua mon voisin. « Je ne vous cacherai pas qu’étant un peu ancienne école, je mets un point d’honneur à ne jamais utiliser de règle. Il y a peut-être une petite imprécision ici ou là, mais le code et juste, je vous le garantis ! »

« Vous écrirez à la SNCF et vous leur expliquerez tout cela. En attendant, vous allez devoir régler immédiatement une amende de 50 euros + le prix du billet. Sinon, il vous en coûtera trois fois plus cher. »

« Cher Monsieur, depuis que j’ai été volé sur une de vos lignes, je ne me déplace jamais avec des liquidités. Étant attendu à mon arrivée, je n’ai d’ailleurs nul besoin d’avoir un moyen de paiement sur moi. Et puis, l’on n’est jamais trop prudent !» 

« Mais enfin, vous avez bien une pièce d’identité tout de même ? » bafouilla le con-trôleur de plus en plus décontenancé. « Oui ou plutôt… non. Pour la même raison, je la laisse chez moi, mais, et vous êtes le premier à qui je vais la montrer, j’en ai fait une copie fidèle entièrement à l’encre et à l’aquarelle, dont je ne suis pas peu fier ! J’ai juste profité de l’occasion pour me rajeunir un peu sur la photo, bien que l’on dise parfois que je ne fais pas mon âge… »

Le contrôleur eut alors comme une absence. Il s’appuya quelques secondes au dossier du fauteuil d’en face, soupira longuement et s’épongea le front avant de s’éclipser sans même m’avoir demandé mon billet. Mon voisin me lança un bref regard dans lequel je discernai un brin d’ironie, puis reprit l’écriture de ses petites phrases (que j’aurais bien aimé pouvoir lire… mais je crois l’avoir déjà dit.)

Philippe Mignon
Choses revues

Contrôle de QR code à la SNCF Anamorphose d'un QR-code © Philippe Mignon