La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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Chroniques du mobilhome (1)
| 14 Mar 2020

Quand je relis mes premiers billets, j’y découvre de la naïveté : celle d’une personne de bonne volonté qui débarque dans un univers inconnu. À l’époque, j’en savais très peu sur les Roms, pas grand-chose de la situation politique dans la ville, rien de l’histoire de ces familles, rien des associations humanitaires ni des démarches d’ouverture des droits sociaux. Depuis trois ans et demi, j’apprends à lire le sous-texte d’une situation que ma position d’alors me dissimulait. Si je n’ai rien à reprendre quant à mes certitudes fondamentales, la discrimination dont les Roms sont les victimes historiques, l’absence de réelle volonté de trouver une solution au niveau de la ville comme à celui de l’État, j’ai aujourd’hui une autre lecture des événements quotidiens d’alors. Pour que l’exclusion de ces familles dure depuis si longtemps, plus d’une dizaine d’années, il faut que chacun y mette du sien, joue son rôle et s’y tienne ; pour que l’échec soit si parfait dans son exécution, si constant dans sa répétition, c’est un vrai travail d’équipe au service de certains intérêts. Un jeu de dupes, où les perdants sont désignés d’avance et n’ont pas la possibilité de renverser la table en exigeant que les règles soient respectées par tous les joueurs.

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Chroniques du mobilhome (1)

© Gilles Walusinski

Hier, Elle m’a téléphoné, terrifiée par des douleurs de ventre, elle voulait que j’appelle l’ambulance. Je ne l’ai pas fait. Pas seulement parce que les pompiers ne se déplacent pas pour des brûlures d’estomac. Pas seulement parce qu’elle n’a plus l’aide médicale d’état (AME) et pas encore sa carte vitale, pas seulement parce qu’à cette heure tardive l’assistante sociale est rentrée chez elle : Elle recevra une facture de l’hôpital, en bonne et due forme, qu’il faudra régler.

Employée comme aide à domicile, Elle a des fiches de paye. Contrat de travail, cotisations, pour quelques heures mensuelles depuis octobre 2018. Sur le site de l’AMELI, on peut lire : « L’attribution de votre numéro de sécurité sociale ne dépend pas de votre nationalité. Pour l’obtenir, il suffit d’être né en France, d’avoir un travail en France ou simplement d’y habiter de façon stable et régulière ». Suivent des précisions : pour les étrangers – Elle est Roumaine –, les documents à fournir sont une pièce d’identité, un document d’état civil. « Il suffit » : présenté comme ça, c’est facile, une simple formalité.

Nous avons déposé le dossier de demande de carte vitale et de CMUC à la CPAM de Seine-Saint-Denis, mi-janvier 2019. Fin juin, Elle a reçu un courrier exigeant des documents complémentaires. On voudrait que chaque assuré social ait un compte en banque, pas seulement un compte d’épargne. Il paraît que c’est un moyen de lutter contre la prétendue fraude sociale. Mais les banques refusent d’ouvrir des comptes courants aux précaires, aux travailleurs pauvres et surtout aux Roumains, aux personnes perçues comme Roms. À défaut, j’ai écrit pour elle sa déclaration sur l’honneur : Elle n’a pas d’autre compte que son Livret A. J’y ai joint la copie du contrat de travail. Il faudra encore quatre mois pour obtenir la carte vitale, nous a-t-on précisé à l’accueil ; la CPAM 93 est encombrée. Au mieux, donc : neuf mois d’attente pour débloquer la couverture santé à laquelle elle a droit avec ses trois enfants. Dans l’intervalle, s’ils ont besoin de soins, il faut demander un Pass à l’assistante sociale et payer les médicaments.

Un ami manouche, l’écrivain Jacques Debot, a une image forte pour illustrer cette situation : c’est comme dans la fable, dit-il. Les droits sont bien là mais déposés au fond d’un vase à long col et d’étroite embouchure. Les Roms sont le renard du fabuliste : ils ne sont pas équipés du long bec de la cigogne qui leur permettrait d’attraper au fond du vase ce à quoi ils ont droit. Si cette image est frappante, la morale de la fable ne convient pas. Elle n’est pas renarde et n’a trompé personne : l’AMELI cigogne ne rend pas la pareille d’une ruse qui n’existe pas. C’est la maltraitance administrative, dure et froide, qui accompagne la destruction des services publics, noyant dans les eaux glacées du même calcul de rentabilité agents et usagers. La pharmacienne m’apprend qu’il en est ainsi pas seulement pour les Roumains : les gens attendent, interminablement, l’ouverture de leurs droits, finissent par renoncer, ne se soignent plus ou s’auto-médiquent à leurs frais.

Elle est allée à l’hôpital, elle a pris le bus avec pour compagne sa fille aînée, La Grande, sept ans. Elles ont passé une partie de la nuit aux urgences, sont revenues à pied (2,5 km) à deux heures du matin. Je m’assois dans le mobilhome comme tous les jours d’école, vers huit heures. D’habitude, nous discutons en buvant un café pendant que La Grande se prépare. Mais aujourd’hui La Grande reste au lit, elle n’a presque pas dormi. Je lis le compte rendu de l’urgentiste : Elle n’a rien, apparemment, une fibroscopie permettrait de s’en assurer. Une ordonnance liste des médicaments pour le traitement des symptômes. Elle lève sa manche et me montre, sur son avant-bras, le pansement d’ouate épais : elle a été perfusée. Elle se sent mieux.

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La solitude est une chienne qui geint doucement au bout de sa laisse, mais dont personne n’entend la plainte. À sa présence lancinante, Elle est tant habituée qu’elle l’ignore. Quelle solitude ? Ici, elle a un homme et trois enfants, une famille là-bas qu’elle joint au téléphone quand ils ont du crédit : elle n’est jamais seule. La solitude n’est pas comme la chienne impatiente, attachée par une corde au mobilhome : l’œil vif, l’animal frappe la poussière de sa queue quand son maître approche pour la délivrer, jappe et s’élance. C’est une maladie fidèle dont on ne guérit pas. Une maladie d’esprit qui rend le corps malade. La solitude, c’est la folie qui vient aux femmes blessées.

Solitude. J’aime le son de ce mot, il est comme le soleil mêlé au prénom d’un être aimé. Je dois me forcer à le trouver mauvais quand il me charme de mensongères promesses : solitude et silence sont les conditions que je crois idéales pour écrire, et qui s’obstinent à me fuir puisque je ne les désire qu’inaccessibles. Depuis longtemps, je voulais écrire sur Elle, pour Elle. J’ai presque tout effacé de mes quelques essais : me retenaient la pudeur et la peur de lui nuire. Écrire « sur », en dépit des précautions, c’est s’emparer de l’autre, le modeler, en faire un objet à soi. Écrire « pour », est-ce même possible quand Elle ne m’a rien demandé de ce genre : elle ne connaît pas l’écriture et ne pourra pas me lire. Mais ce matin de septembre les mots arrivent et je ne les arrête pas. Je vais écrire sur Elle, pour Elle mais aussi pour moi, risquant mon chemin au bord du précipice qu’est le regard en surplomb, sans souci de construire un texte qui soit une démonstration ou un plaidoyer, ni je l’espère un moyen de me mettre en valeur, à cheval sur son dos. Je le fais parce que les écrits, dit-on, restent. Un devoir de mémoire par anticipation.

Je n’ai pas appelé d’ambulance, je ne l’ai pas accompagnée à l’hôpital, je l’ai laissée se débrouiller seule avec la crise d’angoisse qui lui tordait le ventre. Un jour, l’angoisse la fait maigrir, un autre, elle lui fait tomber les cheveux, lui donne des douleurs dentaires ou à la mâchoire, des insomnies, des migraines. Quand son corps la lâche un peu, elle s’inquiète pour ses enfants. Elle a trente-deux ans, un passé difficile, un présent plus calme mais sans joie autre que celle d’avoir ses trois derniers enfants près d’elle et de pouvoir les élever. Un présent qui est une routine de survie. Solitude, je donne ce nom à ce qui la hante et fait signe par le corps, à cette douleur qui vient de loin.

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