La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

J9 – Féodalité du football français (FFF)
| 07 Oct 2015

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

Un championnat a ses dynamiques propres. Certaines sont provisoires, elles structurent momentanément les enjeux. La rivalité entre les Girondins de Bordeaux et l’Olympique de Marseille dans les années 1980 n’aura été que contextuelle : les deux clubs dominaient le championnat, la relégation administrative du premier y mit fin. D’autres correspondent à des tensions sociétales plus profondes : enjeux de suprématie régionale, enjeux de classe ou économiques, enjeux identitaires ou idéologiques, et rivalités historiques, qui varient au gré des montées et des descentes.

Conséquence de l’hégémonie parisienne sur la Ligue 1, l’opposition entre le PSG et Marseille ne déchaîne plus les passions. La rivalité serait artificielle, récente, montée de toutes pièces par Bernard Tapie et les dirigeants de Canal+ à des fins commerciales. Soit. Mais son succès – qui provoqua dans les années 1990 les débordements que l’on sait – tient surtout au fait que cette rivalité fait écho à des symboliques profondément enracinées.

Entre Saint-Etienne et Nantes dans les années 1960, Marseille et Saint-Etienne dans les années 1970, Marseille et Bordeaux dans les années 1980, Marseille et Lyon dans les années 2000, l’enjeu dépassait le sport : prétendre au titre de meilleure équipe française, bien sûr, mais aussi de première ville de province, accéder à la reconnaissance dans une France qui peine à exister en dehors de Paris. Capitale politique d’un pays centralisé, capitale économique, haut-lieu du tourisme mondial, la Ville-Lumière ne laissait rien d’autre à ses rivales pour exister que la suprématie sportive. Aujourd’hui, ce n’est même plus le cas…

Car Paris veut tout, et ce n’est pas d’hier. Désormais que son club domine la Ligue 1, l’emprise de la capitale est totale, mais la problématique n’en est que plus lisible : en France, de tous temps, remporter le championnat, c’est résister à Paris. Car Paris, c’est le centralisme, c’est le pouvoir, c’est la monarchie. Ne joue-t-on pas au Parc des Princes ? Les monarchies du Golfe n’ont-elle pas jeté leur dévolu sur le PSG ? Et si Marseille porte le flambeau de la résistance, les profondes différences d’idiosyncrasies ne sont pas seules en cause, mais aussi un antagonisme historique entre le nord et le sud de la France. Paris-Marseille, c’est la langue d’oïl contre la langue d’oc, c’est la France contre l’Occitanie. Paris-Marseille, ce sont les Capétiens lancés à la reconquête du royaume contre les seigneurs divisés : le duc de Gascogne, le comte de Toulouse, celui de Provence, ces présidents de club qui luttent pour résister à la vassalisation. Paris-Marseille, c’est la croisade des Albigeois, et Simon de Montfort entraîne à Paris !

Ce n’est pas Marseille que l’OM représente dans ce match : ce sont les provinces en butte au centralisme, à l’acculturation, à l’absolutisme. Bernard Tapie l’avait compris, pour qui l’OM devait servir de tremplin politique. Ce sont les ambitieux baronnets face à la noblesse de cour, forcés de rendre hommage aux princes dans leur parc, face aux tribunes garnies de ministres et de notables. Les croisés parisiens se déplacent à l’extérieur pour conquérir ; on vient à Paris prêter allégeance, ou mourir pour s’être rebellé. Ainsi l’OM dimanche (2-1) : une équipe vaillante sur le terrain, offensive, audacieuse, buttant sur les défenses d’un gardien teuton, et finalement condamnée par édit royal : l’implacable double châtiment de deux pénaltys, exécutés de sang-froid par un soudard suédois. L’hégémonie parisienne actuelle, c’est la fin des grands féodaux, la centralisation du royaume et la consolidation de l’Etat. Et hier, l’OM, c’était Jacques de Molay, le maître de l’Ordre du Temple, mort sur le bûcher à l’île aux Juifs pour avoir fait de l’ombre à Philippe-le-Bel !

Mais c’est l’avantage du football sur la vie, que rien n’y est définitif. Les guerres d’hier se rejouent sans cesse, trop de hasards s’en mêlent pour que les meilleures stratégies durent. Et quand des villes de province tentent de rivaliser culturellement ou économiquement avec Paris, de son côté le football conteste l’hégémonie du pouvoir central à chaque saison, avec plus ou moins de succès.

Sébastien Rutés
Footbologies

[print_link]

0 commentaires

Dans la même catégorie

J38 – Ecce homo

En cette dernière journée de la saison, une question demeure : pourquoi une telle popularité du football ? Parce que le supporteur s’y reconnaît mieux que dans n’importe quel autre sport. Assurément, le football est le sport le plus humain. Trop humain. Le football est un miroir où le supporteur contemple son propre portrait. Le spectateur se regarde lui-même. Pas comme Méduse qui se pétrifie elle-même à la vue de son reflet dans le bouclier que lui tend Persée. Au contraire, c’est Narcisse tombé amoureux de son propre visage à la surface de l’eau. (Lire l’article)

J35 – Le bien et le mal

Ses détracteurs comparent souvent le football à une religion. Le terme est péjoratif pour les athées, les croyants moquent une telle prétention, et pourtant certains supporteurs revendiquent la métaphore. Le ballon leur est une divinité aux rebonds impénétrables et le stade une cathédrale où ils communient en reprenant en chœur des alléluias profanes. Selon une enquête réalisée en 2104 aux États-Unis, les amateurs de sport sont plus croyants que le reste de la population. Les liens entre sport et religion sont nombreux : superstition, déification des sportifs, sens du sacré, communautarisme, pratique de la foi… Mais surtout, football et religion ont en commun de dépeindre un monde manichéen. (Lire l’article)

J34 – L’opium du peuple

Devant son écran, le supporteur hésite. Soirée électorale ou Lyon-Monaco ? Voire, le clásico Madrid-Barcelone ? Il se sent coupable, la voix de la raison martèle ses arguments. À la différence des précédents, le scrutin est serré, quatre candidats pourraient passer au second tour. D’accord, mais après quatre saisons dominées par le Paris Saint-Germain, la Ligue 1 offre enfin un peu de suspense… Dilemme. Alors, le supporteur décide de zapper d’une chaîne à l’autre, un peu honteux. Le football est l’opium du peuple, et il se sait dépendant… (Lire l’article)

J33 – Coup de comm’

Candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a récemment déclaré sa flamme à l’Olympique de Marseille. Dans un football français polarisé par la rivalité Paris-Marseille révélatrice de vieux enjeux socio-culturels, voilà une prise de position étonnamment tranchée pour celui que ses adversaires accusent d’être « d’accord avec tout le monde ». Dans des campagnes électorales où tout est précisément calculé par les conseillers en communication, le supporteur voudrait que le choix du club fût celui du cœur. Il n’en est rien, les clubs ont une image qu’il est plus ou moins recommandable d’associer à celle d’un candidat. Alors, pourquoi ce choix en apparence clivant pour le candidat du consensus ? (Lire l’article)

J32 – Les fils de Samson

Contre Lille, Mario Balotelli a inscrit un doublé. L’efficacité retrouvée de la plus célèbre crête de Ligue 1 offre l’opportunité de s’interroger sur les rapports complexes des footballeurs à leur coiffure. À première vue, la coupe de cheveux participe de la mise en valeur du corps, au même titre que le tatouage. Le corps est un instrument de travail dont on prend soin. Son efficacité suscite une fierté qui mérite d’être rendue publique. On se souvient du même Balotelli, torse nu, immobile, tous muscles bandés après son chef-d’œuvre contre l’Allemagne à l’Euro 2012 : le rapport amoureux de l’artisan à ses outils. (Lire l’article)