La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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53 – Jeudi 14 septembre, 13 heures
| 22 Août 2022

Nous ne sommes jamais à la hauteur des événements.

Pendant qu’Ingrid mettait en émoi les forces de police de la gare du Nord, Kurz montait dans le train de Hambourg en compagnie de Simone. Je ne voulais pas croire Billot mais les faits sont là. Elle et le gamin ont été aperçus hier à la terrasse d’un café d’Ovelgönne sur le rivage de l’Elbe. Il lui tenait la main en se penchant vers elle. Billot est anéanti. Je ne sais pas s’il pleure le départ de son épouse ou la trahison de Kurz.

Je me suis fait rouler dans la farine, m’a-t-il dit de sa voix de chien battu. Penser qu’il avait hébergé et nourri le garçon pendant plusieurs semaines au grand dam de Nicole le laissait sans voix. Elle qui ne supportait pas le gosse. Nicole m’avait elle-même confié que Kurz menaçait l’équilibre de leur couple. Elle vit aujourd’hui avec le footballeur dans le garni d’Altona qu’occupaient les sœurs Langost.

La police allemande nous a envoyé un rapport détaillé. Depuis leur arrivée à Hambourg les deux tourtereaux vivent une véritable romance. Kurz ne cherche pas à se cacher. Peut-être a-t-il compris que l’organisation comptait ses derniers jours. J’ai demandé à mes confrères de ne pas interpeller le couple.

Billot traverse une crise morale et l’arrestation de son épouse pourrait lui faire prendre le chemin de l’asile. Sous ses dehors bourrus mon adjoint est un homme sensible. Je l’avais pourtant mis en garde. Il négligeait sa femme. Les verres que nous prenions après le travail l’amenaient souvent à rentrer à pas d’heure. Lui n’en avait cure. Il défendait une image moderne de la vie conjugale. Malgré ses nombreux préjugés Billot est bien l’homme de son temps. Favorable à l’émancipation des femmes, il considère sa liberté comme primordiale. Un couple n’est pas une prison, répétait-il à l’envi. Ils avaient elle et lui pratiqué l’échangisme à un moment où leur sexualité battait son plein. Billot était très différent à cette époque, au physique comme au moral. Il ne s’était pas encore empâté. Son côté jeune ours plaisait aux femmes. Nicole, folle amoureuse de son mari, était prête à tout pour lui. Elle l’aurait suivi au bout du monde.

Ils avaient fréquenté pendant un an ces clubs parisiens où les jeux sexuels les plus farfelues sont permis et encouragés. Je l’ai appris par hasard. Un matin Billot était arrivé au bureau la mine défraîchie, les yeux tirés, le regard morne de ceux qui ont bamboché toute la nuit. Nous nous connaissions depuis deux ans. Nous nous étions rapidement pris d’amitié l’un pour l’autre. Sa bonne humeur, sa joie de vivre, ses manières parfois brusques avaient attiré ma sympathie. De son côté le calme de mon existence, mon goût de l’ordre et du travail bien fait lui convenaient parfaitement. Nous nous complétions. Ce matin-là je n’avais pas hésité à l’interroger sur sa nuit agitée. Toi, tu as découché, lui fis-je remarquer en prenant sur moi de le tutoyer. Nous avons découché, me répondit-il en soulignant ce nous avec une pointe de mystère.

Il avait fallu attendre l’heure du déjeuner pour connaître le détail. Il y avait de quoi se pincer. J’avais eu l’occasion de rencontrer Nicole à trois ou quatre reprises et l’impression qu’elle m’avait donnée ne collait pas avec les turpitudes que me décrivait Billot pendant que nous entamions une entrecôte servie bleue. Je me souviens encore de cette viande fabuleuse dont s’enorgueillissait le patron. Nous avions recommandé un pichet de brouilly. Au moment du fromage, enhardi sans doute par le vin dont nous avions un peu abusé, Billot me proposa tout bonnement de me joindre à Nicole et à lui en compagnie de mon épouse lors de leur prochaine sortie. Je ne pus lui cacher mon étonnement. Imaginer Isabelle passer de main en main et surtout dans celles de Billot pendant que je forniquerais avec son épouse dépassait mon entendement.

Je lui objectai que ce n’était pas le genre de ma femme, me gardant bien d’évoquer mes propres réticences. Billot pourtant insista. La nuit blanche qu’il avait derrière lui ajoutée au vin du Beaujolais lui donnaient des audaces que je lui ai rarement connues. Je ne savais pas qui était Isabelle, me dit-il en substance. Les intellectuelles sont celles qui cachent le mieux leur jeu. Je crois que Billot aurait volontiers goûté aux charmes de ma femme. La description qu’il m’en faisait montrait qu’il l’avait observée de près. Je dois aujourd’hui lui donner raison. Isabelle était tout autre que ce que je croyais. S’éprendre d’un chanteur! Mais que dire de Nicole? La quarantaine passée, elle file le parfait amour avec un môme de 18 ans. Elle pourrait être sa mère.

Le rapport des Allemands mentionne des roucoulades que j’ai choisies de taire à mon adjoint. Le climat tempéré dans le Nord de l’Europe encourage sans doute le rapprochement des corps. La chaleur reste supportable bien qu’elle ait là aussi dépassé les normales saisonnières de plusieurs degrés. Les deux amants profitent d’un beau temps que nous avions autrefois à Nice. La Baltique a maintenant des allures de Riviera. Le soir ils dînent à la terrasse de restaurants coûteux sur les bords de l’Alster. Les rives du lac en cette saison sont pleines de charmes. Les cafés chics ne manquent pas. Le couple dépense sans compter. Jusqu’à présent Kurz ne semble pas avoir cherché à entrer en relation avec les membres de la Fraction. Le gamin dispose pourtant de beaucoup d’argent. Il paye les additions, souligne le rapport. Nicole se laisse entretenir sans broncher.

Billot pense que son épouse se fait manipuler. Le gamin se servirait d’elle pour tromper la police. Voir un homme roucouler au bras de sa dulcinée l’innocente aux yeux du plus grand nombre. Les terroristes ne sont pas du genre à donner des bécots. À mon avis son hypothèse ne tient pas la route. Il est jaloux du môme et refuse d’affronter la vérité. Après tout Nicole a su montrer en d’autres temps sa liberté de pensée. Le départ de Kurz pour Hambourg n’est cependant pas un hasard. Ingrid devait prendre le même train. Si un mâle en rut ne s’était pas mis en tête de lui pincer les fesses, elle nous filait entre les doigts.

Que se passe-t-il sur les bords de l’Elbe? L’organisation a-t-elle choisi de déménager son siège? Nous le saurons bientôt. Billot et moi prenons ce soir le train de nuit pour Hambourg.

 

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