La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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54 – Dimanche 24 septembre, 13 heures 30
| 23 Août 2022

Les nouvelles sont bonnes. Elles sont même excellentes. Merci, Sophie, de consacrer une nouvelle fois à cette enquête une émission spéciale. Le public ne sera pas déçu.

La bande a été mise hors d’état de nuire. La chance compte pour beaucoup dans ce coup de filet que nous n’espérions plus. Je le dis avec humilité. Sans ce qui ressemble bien à une intervention divine Reinhardt nous échappait. La semaine a été longue et douloureuse. Nous avons perdu trois officiers allemands venus nous prêter main forte. Ils ont péri à bord d’une des deux vedettes que nous avions louées afin d’arraisonner le bateau sur lequel Reinhardt, Kurz et Simone s’étaient embarqués. L’Elbe était agitée ce jour-là. Les éléments semblaient déchaînés. Comment aurions-nous pu prévoir ce changement brutal des conditions météorologiques?

Lorsque Billot et moi sommes arrivés à Hambourg, le temps était encore superbe quoiqu’un peu chaud pour le début de l’automne. Un petit 30 degrés nous accueillit à notre descente du train. La nuit avait été bonne. J’avais envie de me dégourdir les jambes et de visiter un peu la ville avant de nous lancer à la recherche de Reinhardt. Nous prenions une tasse de café sur le parvis de la gare lorsque deux grandes blondes étaient passées devant nous d’un pas nonchalant. L’une d’elle se retourna sur mon adjoint pour lui décocher son plus beau sourire.

Billot ne s’en aperçut même pas. Il ruminait d’autres pensées. Il voulait retrouver Simone. Son discours sur Kurz avait changé du tout au tout. Le pauvre petit footballeur victime d’une organisation du crime s’était transformé en scélérat. Si je le tenais! Billot en faisait maintenant une affaire personnelle. Il rêvait d’étriper le gamin, de le pendre haut et court, il voulait le pulvériser, l’exterminer. Son désir de vengeance paraissait insatiable autant que violent. Billot s’est toujours montré excessif. Il peut être bonhomme lorsqu’il se trouve dans un bon jour mais ses colères sont terribles. Arrivé à Hambourg, il écumait de rage. Je n’avais pas terminé mon petit-déjeuner qu’il hélait un taxi dans un allemand d’opérette parisienne. Je pouvais mettre une croix sur mes ambitions touristiques. Discuter aurait été inutile. Billot était lancé et il n’était pas près de s’arrêter.

Je ne fus pas surpris de l’entendre donner au chauffeur l’adresse des sœurs Langost. En septembre la ville de Hambourg est particulièrement belle. L’été finissant donne aux arbres des teintes mordorées et rougeâtres qui se reflètent dans les canaux de cette Venise du Nord. Dans le ciel quelques nuages légers dansaient au gré du vent, projetant leur ombre floue sur les grands boulevards de la ville comme celui que nous remontions après avoir franchi un pont. J’avais l’esprit ailleurs. Le souvenir d’Isabelle revenait me hanter. Les sanglots longs des violons de l’automne bercent mon cœur d’une langueur monotone. Elle aimait tant ce vers de Verlaine. Mais revenons à l’affaire.

L’appartement était vide. Kurz et Simone avaient plié bagages. Avaient-ils été prévenus de notre arrivée? Billot fouilla les tiroirs en vain. Son épouse n’avait rien oublié. Seul un ballon de foot abandonné dans un coin témoignait du passage de Kurz. Nous allions sortir lorsque le téléphone sonna. Je sursautai avant de me précipiter sur le combiné. Je ne sais pas à quoi je m’attendais mais certainement pas à entendre la voix de Karl Reinhardt. Il se présenta avant que je puisse prononcer deux mots. Willkommen in Deutschland! me dit-il d’une voix amusée. Bienvenue en Allemagne! Il parlait un français sans faute. Je vous attendais, poursuivit-il. Vous avez tardé. Depuis votre séjour à Nassau je brûle d’envie de vous connaître. Demain, à 20h, au bar Le Globe? Venez seul bien sûr. Et calmez votre ami. Il raccrocha sans me laisser le temps de discuter. Billot restait interdit. Il ne reprit la parole que pour demander des nouvelles de son épouse. Où est Simone?

Le lendemain je me trouvais à l’heure au rendez-vous. En cette fin de week-end la clientèle était peu nombreuse au Globe, un bar dépourvu de charme dans le quartier de la Reeperbahn. Deux couples de jeunes gens sirotaient un cocktail exotique, une sono bon marché diffusait une musique d’ambiance vaguement jazzy. Un homme occupait une table à l’écart, assis devant un verre de tequila. Je m’avançai vers lui, incertain. De petite taille, les cheveux noirs comme l’ébène, le teint légèrement cuivré, il ne correspondait en rien à l’image que j’avais de Karl Reinhardt, celle d’un grand blond aux épaules carrées. Il me tira de mon embarras en félicitant ma ponctualité, une qualité rare chez les Français, me dit-il d’une voix grave qui cadrait mal avec son apparence chétive. Il y avait plusieurs mois que je poursuivais cet individu et je ne peinais à croire qu’il se tenait devant moi. Mon imagination se brisait contre la réalité. C’était donc ça!

La conversation fut longue et animée. Reinhardt était en moins mauvaise posture que je ne le pensais. Malgré la faillite de son holding, il possédait encore des fonds importants placés aux quatre coins de la planète. Les paradis fiscaux ne manquent pas. Il n’avait pas abandonné son rêve de suprématie blanche. Il voyait grand, il se posait en visionnaire. Il cherchait de nouvelles alliances après la déroute de la colonie de Niteroi. Et Paris, pourquoi pas? Les sympathies de la police française pour un ordre nouveau sont connues aujourd’hui.

Vous comptiez sur Jo, lui demandai-je. Son visage se crispa. Il lâcha une flopée d’injures en allemand avant de se reprendre. Balda l’avait trahi. Il n’avait pas accepté l’enlèvement du chanteur. C’était sa chose, me dit Reinhardt. Jo avait fini par se persuader qu’il avait réellement découvert un talent. Cette petite merde égrotante. Ce sous-homme. Ce rien. Jo s’apprêtait à passer dans le camp adverse quand Ingrid l’avait supprimé. Jo n’était qu’un opportuniste que Reinhardt, devais-je comprendre, n’avait jamais apprécié. Il s’était servi de lui. Quand l’instrument avait cessé de fonctionner, il s’en était débarrassé.

Kurz est d’une autre trempe, me dit-il afin de changer de sujet. Reinhardt plaçait de grands espoirs en lui. J’appris ainsi qu’il l’avait adopté afin d’en faire son légataire universel. Mais Simone était arrivée, tombée du ciel ou surgie des enfers selon le point de vue. Elle était le grain de sable dans le rouage. Le gosse avait été éduqué, endoctriné, dressé pour promouvoir la Fraction. Il avait jusqu’alors rempli sa tâche sans faillir, surveillant le chanteur, contrôlant Jo. Il était même parvenu à infiltrer la police. Billot était son plus beau coup. Mais Simone, cette vieille peau. Je sentais Reinhardt dépassé par cet amour aussi subit qu’inattendu.

Je passe sur le portrait désastreux qu’il a dressé de l’épouse de mon adjoint. Il avait réfléchi. Tout problème possédait sa solution. Et tuer Simone n’était précisément pas la bonne solution. Le môme ne l’accepterait pas. En somme Kurz vivait sa crise d’adolescence avec quelques années de retard. Donc nous emmenons la Juliette avec nous, s’exclama Reinhardt. À cet âge la libido est très instable. Reinhardt comptait sur une superbe blonde de Stralsund qu’il venait de recruter pour remplacer Ingrid. Sa mission consistait à gagner le cœur de Kurz pendant la traversée puis à remettre un peu d’ordre dans les pulsions du gosse. Après quoi on pourrait jeter la vieille par-dessus bord. Gott verdamnt! j’oublie l’objet de notre rendez-vous, dit-il en changeant de ton. Voulez-vous être des nôtres? Nous appareillons mardi.

Ce jour-là le temps était couvert. La veille la température avait connu un pic jamais atteint sur les bords de la Baltique. Le thermomètre affichait sans vergogne plus de 45 degrés. Il régnait dans la ville une atmosphère de fin du monde. Les Hambourgeois se traînaient de café en café, rasant les murs à la recherche d’un peu d’ombre. Les plus jeunes se jetaient dans l’eau des canaux afin de se rafraîchir, d’autres avaient pris d’assaut les piscines. Fait rare dans le pays, personne n’était allé au travail. Billot et moi n’avions pas quitté notre hôtel de la journée. Alors elle l’aime, m’avait-il demandé à mon retour du Globe. Je m’étais bien gardé de lui révéler la fin tragique que lui réservait Reinhardt.

Son bateau, un moyen tonnage, devait lever l’ancre en fin de matinée pour une destination qui ne m’avait pas été dévoilée. Reinhardt était resté prudent malgré ma réponse positive. La capitainerie du port avait mis à notre service deux vedettes puissantes ainsi qu’un remorqueur qui interviendrait après les opérations afin de ramener le cargo à quai. Je devais embarquer à 11h à bord du Royal Nassau. Quand j’arrivai sur le dock, le navire avait largué les amarres depuis longtemps et filait droit vers la mer. Reinhardt s’était joué de moi.

J’appelai aussitôt mon adjoint et contactai la police allemande. Il fallait rattraper le navire avant qu’il ne gagne les eaux internationales. Des coups de tonnerre retentirent à cet instant, massifs, effrayants. Une gerbe d’éclairs déchira le ciel. Des bourrasques de vent balayaient le quai. Quand les vedettes arrivèrent, elles tanguaient dangereusement sur les eaux bouillonnantes du fleuve. Une sirène stridente annonçait au même moment l’interruption du trafic fluvial. C’est de la folie, me lança le capitaine de notre bateau quand il me vit sauter à bord. Billot n’en menait pas large. Ses traits étaient décomposés, ses yeux exprimaient la terreur.

Les trois officiers qui occupaient la seconde embarcation n’allaient pas beaucoup mieux. Ils étaient blêmes de peur, livides, le ventre déjà retourné par le ressac. Je n’avais pas l’esprit à parlementer. Le temps pressait. Je rappelai à notre capitaine l’importance du devoir. Les Allemands portaient une responsabilité particulière dans cette affaire. L’homme remit son moteur en marche, poussa les gaz, suivi par son collègue.

Au milieu du fleuve une pluie diluvienne s’abattait sur nous comme si un couteau avait crevé d’un coup tous les nuages du monde. Nous avancions péniblement, contrariés par le vent, les vagues et la marée montante. Nos esquifs ne flottaient pas, ils dansaient, bondissaient. Nous retombions sur l’eau dans un bruit mat avant de remonter au sommet d’une crète. Le Royal Nassau possédait plus d’une longueur d’avance. Il avait été aperçu à la hauteur de Glückstadt, non loin de l’embouchure. Reinhardt allait nous échapper. Le capitaine voulut me rassurer. Nos vedettes propulsées par de gros moteurs hors-bord gagnaient de la distance. Le cargo serait bientôt à portée de vue. Nous avions hélas négligé la grande marée. Le niveau du fleuve ne cessait de s’élever alimenté par le déluge qui grossissait ses eaux et par la mer qui remontait, noyant les berges, avalant les terres sur son passage.

Plusieurs fois nous faillîmes nous retourner, chaque fois notre capitaine redressait la barre. Soudain, alors que nous venions de fendre une vague monstrueuse, nous entendîmes le bruit d’une coquille de noix qu’on brise. La vedette qui nous talonnait avait mal pris la lame et s’était cassée en morceaux sur ce mur liquide. Nous ne pouvions plus rien pour ces malheureux. Le courant nous aurait emportés. J’étais sur le point de renoncer quand la silhouette du Royal Nassau apparut au milieu des ténèbres.

Le bateau d’une centaine de tonneaux penchait à tribord de façon dangereuse. Une cargaison mal arrimée l’empêchait de filer droit. Notre vedette se trouvait à moins d’un mille marin du navire, quand notre capitaine fit demi-tour. Le mascaret, hurla-t-il en passant la vitesse supérieure. Je me retournai sur un spectacle d’épouvante. Un raz de marée remontait au galop l’embouchure du fleuve. Je vis Billot se signer, lui si sceptique. Au-dessus de nos têtes les trombes d’eau redoublaient de violence. Le ciel et l’Elbe ne formaient plus qu’un élément grisâtre, aqueux et sale. La sirène du Royal Nassau retentit longuement dans une plainte douloureuse. Puis ce fut le silence. Le mascaret avait englouti le navire.

Le soir le vent a commencé à décroître, le ciel s’est dégagé découvrant un paysage de désolation. Le port de Hambourg avait été ravagé, la vieille ville inondée. Un paquebot gisait à même le fond. La recherche de survivants n’a pu commencer que le lendemain matin. Billot espérait, priait, délirait par moments. Le corps de Kurz a été retrouvé démembré, déchiré sans doute par les branches d’arbres charriées par les flots.

Par un miracle sans nom Simone vivait encore. Elle avait eu le temps de monter à bord d’un canot de sauvetage avant que le navire ne coule. Le mascaret l’avait emportée et ballotée durant deux heures puis avait craché son canot sur le toit d’un immeuble construit le long du fleuve. Billot envisage sérieusement de faire dire une messe d’action de grâce. Seul Reinhardt a échappé aux recherches. Nous n’avons pas de certitudes concernant sa mort mais il est peu probable qu’il ait eu la même chance que Simone. La fortune se répète rarement.

L’enquête est à présent presque achevée. Mais la bague? Je reviendrai une dernière fois dans votre studio mercredi prochain après le conseil des ministres et le public connaîtra le fin mot de l’affaire.

 

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