Sacha Guitry, enfin raide

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

Yvonne Printemps et Sacha Guitry en 1924

Une des anecdotes les plus connues sur Sacha Guitry – il en existe mille versions, toutes  probablement apocryphes – est celle-ci : un jour, le dramaturge et sa femme de l’époque, Yvonne Printemps, se promènent dans un cimetière. Soudain Sacha dit à sa femme : “Tu sais, un jour on écrira sur ta tombe : ‘Yvonne Guitry, enfin froide‘.” Et l’intéressée de répondre aussi sec : “Sur la tienne, on mettra : ‘Sacha Guitry, enfin raide‘”. Yvonne Printemps n’a pas eu le temps de mettre sa menace à exécution puisque le mariage a été dissous quelques années plus tard et que, par conséquent, c’est quelqu’un d’autre qui s’est chargé de faire graver la pierre tombale. Sur celle-ci, au cimetière de Montmartre, on peut lire un tout simple : “ Sacha Guitry, 21 février 1885 – 24 juillet 1957″.

Les troubles de la fonction érectile nourrissent rarement les épitaphes mais ils peuvent être un joli sujet de théâtre, pour autant que la chose ne soit pas abordée trop frontalement. Guitry avait d’ailleurs songé à en faire une comédie, ainsi que l’affirme Jacques Duportier dans son livre Sacha Guitry côté jardin (éditions du Seuil) en s’appuyant sur la correspondance du dramaturge – celle-ci est conservée au département Arts du spectacle de la BNF car Guitry gardait un double de chacune des lettres qu’il écrivait.

Le 10 octobre 1913, le jeune dramaturge écrit à son ami Paul Roulier-Davenel :

“J’ai eu cette nuit une idée qu’il serait intéressant de développer. C’est un dîner mondain, plutôt guindé. Arrive un couple très en vue, dont chacun sait que Monsieur n’arrive pas à satisfaire Madame. Ces deux-là se chamaillent souvent, si bien tous les convives attendent avec impatience le moment où l’un va agresser l’autre. Cela se produit au dessert. Monsieur, un peu éméché, lance à la cantonade : ‘Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier’. Et Madame s’écrie : ‘ Encore faut-il être capable de le grimper !’. À partir de là commencerait un déballage assez réjouissant où chaque mot aurait un double sens, chaque phrase un double fond. Qu’en penses-tu mon petit vieux ?”

Roulier-Davenel répond :

“Deux objections. Un : de quoi ces gens vont-ils parler jusqu’au dessert ? Deux : après une telle entrée en matière, le dialogue risque de ne pas rester équivoque très longtemps.”

Sacha Guitry :

“Tu as raison, comme toujours. Il faudrait que les hostilités commencent dès le début du repas et que les échanges soient plus allusifs. Par exemple, l’action pourraient se nouer au moment où l’un des dîneurs dirait : ‘Le tango, je me demande pourquoi ça se danse debout’, suite à quoi Madame s’exclamerait : ‘L’horizontalité a beaucoup d’avantages, mon cher, sauf dans le domaine de la physiologie masculine’. Est-ce que cela te semble suffisamment équivoque cette fois ?

Roulier-Davenel :

“Pas vraiment, mais c’est un peu mieux. Le problème toutefois, c’est que cela obligerait le spectateur à faire des exercices de géométrie dans l’espace, or je me demande si ce n’est pas trop lui demander. L’horizontalité évoquée par le dîneur n’est pas celle dont parle Madame, on peut même dire qu’elle en est perpendiculaire. Par ailleurs, l’horizontalité du Monsieur debout – celle à laquelle pense Madame – reste une horizontalité si celui-ci se couche sur le flanc, ça ne change donc rien. Pire : si Monsieur se couche sur le dos, son horizontalité devient une verticalité. Du coup, le type qui parle du tango a plutôt raison. Tu me suis ?

Guitry :

“Tu as encore raison. Je me complique trop la vie. Faisons plus simple. Dès que la femme entre dans la pièce, elle crie à l’assemblée : ‘Mon mari bande mou !’ et l’autre fait une drôle de tête. Non, pardon, je plaisante.
Au fait, comment vont tes enfants ?”

La correspondance en est restée là, du moins celle dont nous disposons aujourd’hui. La pièce n’a jamais été écrite, bien évidemment.

Trente ans plus tard, la mécanique subtile de l’érection était encore une occasion de bons mots pour Guitry. En 1942, le dramaturge visite une exposition Arno Breker à l’Orangerie en compagnie de Jean Cocteau. Y est présenté un grand rassemblement de bronzes héroïques du sculpteur allemand. Guitry se tourne vers Cocteau et lui dit : “Si toutes ces statues entraient en érection, on ne pourrait plus circuler.”

Jusqu’au bout, c’est-à-dire avant qu’il ne fût raide mort, la turgescence aura donc été un problème pour Sacha Guitry. 

Édouard Launet
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