70* ans de fragments

À l’occasion de la Nuit de la traduction organisée par la Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale le 24 mai 2019 aux Plateaux Sauvages, à Paris, délibéré publie des extraits des pièces lues ce soir-là.

 

70* ans de fragments

 

de Hannah Khalil
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni)
par Ronan Mancec
 
Éclatée en de multiples scènes éparpillées dans le temps, la pièce prend racine en 1948, année la création de l’État d’Israël. Le texte a été traduit en 2018, d’où la référence aux 70 ans. L’astérisque du titre invite à actualiser ce nombre au fil du temps. Chacun des fragments met en lumière des personnages palestiniens pris dans leurs rêves, leurs frustrations, la drôlerie et la cruauté de leurs situations…

 

Fragment

 

(2010) La scène est plongée dans le noir, tout est calme. On entend peut-être un soupir, ou le bruit de quelqu’un qui se retourne dans son lit.
Une pause.
Soudain tout bascule.
Bruit d’une porte fracassée d’un seul coup.
Bruit de pas et voix – mais le plateau continue d’être plongé dans le noir pendant toute la durée de la scène.

VOIX 1 (crie).– Debout, debout là, il est où, il est où ?

VOIX 2 (crie).– Bouge !

On entend un enfant crier et se mettre à pleurer, on ne sait pas très bien si ça vient de cette maison ou de celle d’à côté.

VOIX 3.– Ma femme n’est pas habillée

VOIX 6.– Je n’ai pas de vêtements –

VOIX 2.– IL A DIT DEBOUT DEBOUT LÀ DEBOUT DEBOUT DEBOUT

VOIX 4.– Nous sommes des civils –

Bruit d’une porte qui s’ouvre et d’un fusil qu’on arme puis d’un enfant qui crie et qui pleure de terreur, l’enfant continue de pleurer jusqu’à la fin de la scène.

VOIX 4.– Ne la pointez pas sur lui c’est un enfant

VOIX 5.– Fais-le sortir alors

VOIX 1.– Il est où ? Crache !

VOIX 2.– Bouge, on veut parler à ton mari

VOIX 6.– Je ne le laisse pas tout seul avec vous

VOIX 2.– Bouge ton cul d’ici et prends ton –

VOIX 3.– On ne sait rien

Bruit de quelqu’un qui tombe à la renverse, le soldat a donné un coup de pied à l’homme et l’a fait tomber.

VOIX 6.– Laissez-le !

VOIX 4.– Je suis en train de filmer

VOIX 5.– Quoi ?

VOIX 4.– J’ai une caméra et le monde entier va voir ça

VOIX 5.– POSE ÇA TOUT DE SUITE

VOIX 3.– Calmez-vous s’il vous plaît

VOIX 5.– ARRÊTE DE FILMER

VOIX 3.– Je vais venir avec vous – laissez ma femme et mon enfant –

VOIX 2.– FAIS-LES SORTIR

VOIX 5.– IL FILME ENCORE ?

VOIX 1.– Il est où ?

VOIX 2.– QUI ? QUI est-ce qui filme

VOIX 5.– Lui

VOIX 2.– QUI EST-CE QUI FILME PUTAIN !

VOIX 5.– Lui

Projection brutale de la vidéo de l’homme à la caméra, l’infrarouge termine sa mise au point, on voit un soldat en treillis juste devant lui, qui braque un fusil sur lui.

VOIX 2/LE SOLDAT.– PUTAIN TU POSES ÇA TOUT DE SUITE JE VAIS TIRER

 

Fragment

 

(1948) Au centre du plateau, un corps – c’est un petit garçon. Son visage et ses mains sont recouverts de bandages, ainsi que l’une de ses jambes. Il a un bras en écharpe.
Une pause.

LE GARÇON.– Maman !

Un temps.

LE GARÇON.– Maman ! Viens ! Il faut que tu viennes !

Un temps.

Le père du garçon entre précipitamment.

LE PÈRE.– Qu’est-ce qu’il y a ?

LE GARÇON.– Où est maman ?

LE PÈRE.– Elle étend la lessive – pourquoi est-ce que tu cries – calme-toi !

LE GARÇON.– Il faut qu’elle vienne, je peux plus respirer – tu l’as trop serré

LE PÈRE.– Fais voir

Il examine les bandages qui couvrent le visage du garçon et les remet en place autour de son nez.

LE PÈRE.– C’est mieux comme ça ?

LE GARÇON.– Pas vraiment.

LE PÈRE.– Respire par la bouche

LE GARÇON.– J’ai chaud. Quand est-ce qu’ils arrivent ?

LE PÈRE.– D’un instant à l’autre

LE GARÇON.– C’est ce que tu as dit il y a une demi-heure.

LE PÈRE.– Ils vont venir. Ils ont dit qu’ils viendraient et ils vont venir. Tu sais que ce n’est pas facile pour eux de circuler.

Un temps.

LE PÈRE.– Arrête de crier maintenant d’accord, sois sage. Ils vont venir. Sois sage.

LE GARÇON.– Qu’est-ce que je peux faire ? Je veux jouer mais je peux pas comme ça

LE PÈRE.– Réfléchis alors. Réfléchis à la chance que tu as. D’avoir tes deux parents avec toi ici, à ce que tu veux faire dans la vie, aux études que tu feras à l’université. Moi je crois que tu devrais faire médecin, pas toi ?

LE GARÇON.– Parce que tu es médecin, c’est ça ?

LE PÈRE.– Pas seulement pour ça, mais parce que c’est instinctif chez toi. Souviens-toi du petit oiseau que tu avais trouvé, tu lui avais fabriqué un lit, tu l’avais gardé au chaud

LE GARÇON.– Il est mort

LE PÈRE.– Réconforté. Et digne. Grâce à toi

LE GARÇON.– Mais un médecin doit aider les gens à aller mieux, pas les aider à mourir

LE PÈRE.– Quand on ne peut plus aider alors il faut savoir rendre le départ plus facile.

LE GARÇON.– Comme Saïd ?

LE PÈRE.– Oui

Un temps.

LE PÈRE.– Sois bien sage maintenant, je les fais venir ici quand ils arrivent d’accord ?

LE GARÇON.– D’accord

LE PÈRE.– Et n’appelle pas ta mère, elle est très occupée

LE GARÇON.– Elle ne sait pas qu’ils viennent, c’est ça ?

 

Fragment

 

(2003) Dans la rue. Un homme assis sur une chaise pliante devant son épicerie. Il fume une cigarette. De part et d’autre de lui, il y a un char de combat.
Il déplace légèrement sa chaise sur la gauche pour ne plus être dans l’ombre de l’un des chars.
Il voit que le soldat le regarde, et sourit.

L’ÉPICIER.– Bonjour mon ami. Je prends le soleil. C’est très bon tu sais. Pour la santé. Vitamine D.

Il reste assis, finit sa cigarette et profite encore un peu du soleil. Puis il sort son téléphone portable. Il compose un numéro.

L’ÉPICIER.– Tu es où ? Je n’ai rien à faire moi là. Je suis assis au soleil. Je sais mais une épicerie sans nourriture c’est comme une boussole sans aiguille – ça n’a pas de sens. (Une pause.) Allez tu as perdu ton sens de l’humour ! Je sais. Je sais. Ça fait combien de temps que tu es là-bas ? Non. C’est pas possible. C’est infernal, même pour Hawara. Il y a beaucoup de monde ? C’est pas vrai. J’espère que tu as fermé la voiture à clef. Les gens pourraient te voler les affaires. Ils sont prêts à tout. Et tu sais comment sont les soldats.

En disant ça il lève les yeux vers le char, craignant d’avoir été entendu, mais ce n’est pas le cas.

L’ÉPICIER.– Je sais que ce n’est pas de ta faute, je ne te jette pas la pierre – mais je ne veux pas que tout se perde avec la chaleur, pourquoi est-ce que tu n’essayes pas par une autre route – et si tu faisais demi-tour et que tu essayais le checkpoint d’Awarta ? Je sais que c’est censé être pour les camions mais ta voiture est remplie non ? T’as qu’à leur dire que c’est une camionnette… Essaye – ça peut valoir le coup. Qu’est-ce que tu as à perdre ? J’ai besoin de ces trucs – hé peut-être que je devrais demander à Fouad la prochaine fois ? Lui il réussirait à passer en faisant son beau parleur, yallah Awarta, essaye –. Ok ok salut

Il raccroche et se renfonce dans la chaise.

LE SOLDAT SYMPATHIQUE (du haut du char).– Alors ?

L’ÉPICIER.– Il est coincé au checkpoint d’Awarta. Donc pas de Coca Cola avant plusieurs heures… Tu pourrais passer un coup de fil à l’un de tes amis là-bas – c’est celui qui a un coffre bleu.

LE SOLDAT SYMPATHIQUE.– Désolé mon ami, je t’aiderais si je pouvais – mais je ne suis qu’un modeste Turai – un simple soldat

Un temps.

LE SOLDAT SYMPATHIQUE.– Dommage, je donnerais cher pour un Coca…

L’ÉPICIER.– Hé ouais – ces checkpoints tout le monde en pâtit hein ? Tu sais quoi, qu’est-ce que tu dirais d’un bon chay b’ naanaa ? Pour nous rafraîchir ?

LE SOLDAT SYMPATHIQUE.– Hé ben – je ne dirais pas non

L’ÉPICIER.– Le mien est délicieux – j’ai de la menthe en pot sur les marches de l’escalier et elle sent très fort. Attends – il faut que tu la goûtes pour y croire. On va en faire pour tout le monde. Ça va nous rafraîchir et nous revigorer. Le meilleur du monde. Tu peux me croire.

LE SOLDAT SYMPATHIQUE.– D’accord, merci

Il se lève et rentre dans l’épicerie pour faire le thé.

 

Fragment

 

(2005) Devant une maison, ancienne mais bien entretenue. Il y a un petit portail et un jardinet, devant lesquels se tiennent deux hommes.

L’INTERPRÈTE.– Tu en es certain ?

Un temps.

L’Homme hoche la tête.

Un temps.

L’INTERPRÈTE.– Et c’est celle-ci sans doute possible ?

L’Homme hoche la tête.

L’INTERPRÈTE.– Ok. Mais je te préviens encore une fois – il faut que tu te tiennes prêt si – bref tu sais

L’Homme hoche la tête.

L’INTERPRÈTE.– Très bien alors – reste ici. J’y vais.

L’Homme reste devant le portail, l’Interprète marche jusqu’à la porte d’entrée et toque. Il se retourne vers l’Homme et lui sourit faiblement.

La porte finit par s’ouvrir sur l’Habitant.

L’HABITANT.– Bonjour

L’INTERPRÈTE.– Bonjour, désolé de vous déranger, je suis interprète, je travaille avec l’Orchestre, vous savez le

L’HABITANT.– Ah oui, ils sont extraordinaires – j’ai des billets pour demain soir

L’INTERPRÈTE.– Oh, c’est bien. Heu cet homme là-bas (il montre l’Homme du doigt) est l’un des musiciens et, croyez-le ou non, sa mère habitait ici avant

L’HABITANT.– À Jérusalem

L’INTERPRÈTE.– Dans cette maison précisément

L’HABITANT.– Ah. Je vois.

L’INTERPRÈTE.– Et heu, il se demandait s’il pouvait juste jeter un petit coup d’œil à l’intérieur…

Une pause.

L’Habitant regarde l’Homme qui le regarde également – il ne sourit pas, il n’a pas le visage fermé. Il arbore une expression neutre. L’Habitant scrute ce visage.

L’HABITANT.– Et il est musicien ?

L’INTERPRÈTE.– Oui. C’est un très bon musicien. L’un des meilleurs.

L’HABITANT.– Bien sûr qu’il peut venir jeter un œil, venez… (Il fait un geste en direction de l’Homme) Entrez

L’Interprète fait un geste en direction de l’Homme qui s’approche de la porte d’entrée avec hésitation. Ils entrent tous les trois et la porte se referme derrière eux.

 

Fragment

 

(2016) Une jeune fille de Palestine a laissé un message sur Skype.

RULA.– Ya Nadia – t’es pas là ? Chou yaani ? Il est 10h20 pour moi, on s’était dit… ah mais oui – le décalage horaire… tu as deux heures de moins que moi. Tu le crois, ça, que la Palestine puisse être en avance sur l’Occident ? Je réessayerai plus tard. J’ai hâte de t’entendre cousine…

Elle envoie un baiser à l’écran.

 

Fragment

 

(2003) Le checkpoint d’Hawara. Un nombre impressionnant de personnes debout, qui attendent dans la chaleur. Tous ceux qui ont des voitures en sont sortis et piétinent. Tous regardent l’unique soldate, qui se tient là.
Un homme s’approche d’elle.

L’HOMME AU COFFRE BLEU.– Qu’est-ce qui se passe ?

LA SOLDATE.– Veuillez reculer

L’HOMME AU COFFRE BLEU.– Combien de temps on va devoir attendre ici ?

LA SOLDATE.– Veuillez reculer. J’attends les ordres.

L’HOMME AU COFFRE BLEU.– Ma voiture est pleine de nourriture, ça va se perdre avec cette chaleur. C’est celle qui est là-bas – vous voyez ? Le coffre bleu ? J’ai du Coca Cola – vous en voulez un ?

La soldate ne répond pas.

L’HOMME AU COFFRE BLEU.– Je voudrais juste savoir si vous pensez que ça vaut la peine que j’attende. Je ne veux pas partir s’il n’y en a plus que pour quinze minutes, mais je ne veux pas attendre si ça reste fermé toute la journée. Il faut que j’aille à Ramallah. Avec mon stock. Je suis en livraison. Ce serait un vrai problème si ça se perdait.

Un temps.

L’HOMME AU COFFRE BLEU.– Qu’est-ce que vous en pensez ? Je sais bien que vous n’êtes pas responsable de tout ça – est-ce que je devrais m’obstiner encore un peu ou m’en aller ?

Pas de réponse.
L’homme semble abattu, il hésite sur ce qu’il doit faire. Il sort son téléphone portable et s’éloigne de la soldate – il passe un appel.
Une jeune femme portant le hijab s’avance et tend ses papiers à la soldate.

LA SOLDATE.– Qu’est-ce que c’est ?

LA FEMME.– Mes papiers

LA SOLDATE.– Le checkpoint est fermé.

LA FEMME.– Mais il est trois heures

LA SOLDATE.– Et ?

LA FEMME.– Vous m’avez dit hier

Un temps.

LA FEMME.– De revenir – vous vous rappelez ? Je suis l’étudiante. Je fais mes études ici et mes parents vivent là-bas – à dix minutes à pied. Je ne les ai pas vus depuis un mois parce que ce checkpoint est toujours fermé les jours où je ne suis pas à l’université.

Un temps.

LA FEMME.– Vous m’avez dit de revenir ici avec mes papiers aujourd’hui à trois heures et que vous me laisseriez passer pour voir mes parents

Un temps.

LA FEMME.– Ils sont âgés

Un temps.

LA FEMME.– Ils me manquent.

LA SOLDATE.– Je crois que vous me confondez avec quelqu’un d’autre. Vous devez penser qu’on se ressemble tous.

LA FEMME.– Non, je sais que c’était vous. Je me souviens bien

LA SOLDATE.– Vous devez vous tromper.

Un temps.

LA FEMME.– Sil vous plaît

LA SOLDATE.– Reculez. Ce checkpoint est fermé.

LA FEMME.– Mais –

LA SOLDATE.– Reculez.

L’homme a fini sa conversation téléphonique et il s’est approché de nouveau.

L’HOMME AU COFFRE BLEU.– Est-ce que ça vaut la peine d’essayer par Awarta ? Je sais que c’est pour les camions normalement mais – ?

Pas de réponse.

L’HOMME AU COFFRE BLEU.– Nous ne voulons pas vous importuner – mais dites-nous seulement si ça vaut la peine qu’on attende ou pas.

La soldate leur tourne le dos. Les deux personnages rejoignent la foule, qui attend de voir si le checkpoint va ouvrir.

 

[…]

 

Regard du traducteur sur la pièce : 
Chacun des fragments, de longueurs variées, met en lumière des personnages palestiniens pris dans leurs rêves, leurs frustrations, la drôlerie et la cruauté de leurs situations : hommes, femmes, enfants, personnes âgées, au travail, à domicile en train de dîner, civils ou militaires… Le désordre apparent de l’ensemble s’organise peu à peu en une armature de quelques fils conducteurs. On suit les péripéties de personnages récurrents le temps de quelques scènes : pique-nique sous l’œil de la police, retours dans des maisons spoliées, attentes interminables au checkpoint, communications malaisées sur Skype… La pièce procède par effet papillon, réminiscences et leitmotivs. S’immiscent aussi les bruits de la radio et de la télévision qui donnent les nouvelles de la situation géopolitique. Les fragments ont tous pour arrière-plan le déchirement du territoire, les vies et les familles séparées hier et aujourd’hui, et racontent la difficulté de vivre en paix avec soi et les autres.
Avec une grande économie de moyens, Hannah Khalil fait de nous les témoins de la vie au jour le jour en Palestine occupée, entre drôlerie et révolte. Chaque scène offre un sujet d’étonnement et nous prend à rebours. Cela tient d’une part à la réticence de l’autrice à dévoiler trop rapidement les enjeux des situations : dans un monde où danger, menaces et rapports de force sont le lot quotidien, la vie des personnages pourrait basculer à tout instant. Cela tient ensuite à une maîtrise des bascules dramaturgiques : là où on pense qu’un épicier palestinien et un soldat israélien désœuvré sont en train de sympathiser, on comprend que seule la vénalité du premier les lie ; là où des indices laisseraient croire que nous sommes face à des terroristes, on découvre des jeunes gens qui s’organisent pour garder un semblant de normalité à leur vie, faire une fête, acquérir un téléphone portable… Hannah Khalil fait montre d’une grande maîtrise technique. Elle se joue avec brio de la temporalité. Ainsi une longue scène se retrouve fragmentée en plusieurs parties, ce qui crée sans cesse des effets de suspense et de ralentissement. Et des enjeux qui semblaient anecdotiques prennent, plus loin, une dimension cruciale.
Nous suivons les personnages dans différents cadres : vie professionnelle, vie privée, vie publique ou vie souterraine… La population est convoquée sur scène dans sa multiplicité et cela contribue à la teneur humaniste de la pièce : de quelque côté de la frontière que l’on se trouve, nous avons affaire avant tout à des êtres humains, avec leurs peurs, leurs lâchetés, leurs colères. Hannah Khalil se garde de juger les choix et les engagements de ses personnages. Si elle emploie naturellement le terme d’occupation pour parler de la Palestine d’aujourd’hui, les situations qu’elle développe empêchent tout jugement moral à l’emporte-pièce. A cet égard les quelques personnages juifs israéliens que l’on croise dans la pièce sont très intéressants. Le Soldat sympathique ou l’Habitant (d’une maison prise à une famille arabe de Jérusalem) sont avant tout des êtres humains, qui se débattent avec leurs petitesses et, malgré tout, leur désir de bien faire et d’être justes moralement.
C’est de manière oblique, en creux, que le politique s’exprime dans la pièce. La scène finale prend même une dimension parabolique, mettant en jeu un groupe militant, micro-diaspora arabe qui erre sur les routes depuis une cinquantaine d’années, à la recherche d’un village rasé de la carte.
70* ans de fragments démontre que le temps qui passe, les vies de famille qui naissent, l’amour et la foi tout à la fois rendent impossible la réconciliation entre Israël et Palestine, et amènent les humains à se parler, se fréquenter et s’aimer jour après jour. Malgré la déchirure de la guerre et de l’embargo, les expropriations, la dispute du territoire, la vie continue. Les vies que décrit Hannah Khalil sont pétries par le danger omniprésent, par la quête d’un ailleurs (qui peut passer par la fuite physique, les expériences limites ou encore la spiritualité), et la pièce ne se départ jamais d’un humour salvateur.
Ronan Mancec

 

Hannah Khalil, Scenes from 68* years70* ans de fragments de Hannah Khalil
Titre original : Scenes from 68* years
Date d’écriture : 2016
Date de traduction : 2018
Création : juillet 2016 à l’Arcola Theatre, Londres
Décors : 22 (maisons diverses, parc, épicerie, bureaux, voitures, campagne…)
Nombre de personnages : 56 (37 hommes, 19 femmes). Tous âges, dont des personnages d’enfants. La foule à plusieurs reprises.
Durée approximative : 120 min

70* ans de fragments a été traduite avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, Centre international de la traduction théâtrale. Le texte de la pièce, inédite en français, peut être commandé ici.

 

Hannah Khalil © Richard Saker
Hannah Khalil © Richard Saker
Hannah Khalil, autrice irlando-palestinienne, a été couronnée du prix de l’Arab British Centre 2017. Elle a travaillé notamment avec le National Theatre Studio et le Royal Court. Après le remarqué Ring, sa pièce Leaving Home a été mise en scène au King’s Head. Bitterenders, une comédie noire, dépeint une famille palestinienne forcée de partager sa maison avec des colons israéliens. The Scar Test, une pièce sur les femmes détenues en Grande-Bretagne, a fait l’objet d’une commande de la compagnie Untold Arts. 70* ans de fragments a été créé à l’Arcola Theatre (Londres) en avril 2016 et a rencontré un large succès critique et public. Elle travaille actuellement sur des projets pour le National Theatre of Scotland et le prestigieux Globe Theatre de Londres. Elle a écrit également pour la radio, le cinéma et la télévision.
Ronan Mancec © Elsa Amsallem
Ronan Mancec © Elsa Amsallem
Ronan Mancec est titulaire d’un master codirigé en études théâtrales et en anglais. Il a notamment traduit des pièces de Duncan Macmillan (Toutes les choses géniales), Macmillan et Icke (1984 d’après George Orwell) et d’Annie Baker (Les Aliens). Ces trois pièces ont connu plusieurs mises en scène en France en 2016-2017. Il a traduit avec la collaboration de Séverine Magois et Noëlle Keruzoré des courtes pièces d’Emily Freeman, Laura Lomas, Ryan Craig, Hayley Squire, Sarah Solemani, Chris Goode, qui ont été publiées dans Le bruit du monde revu(e) au sein d’un dossier qu’il a contribué à coordonner. Ronan Mancec est auteur de théâtre, publié aux éditions Théâtrales : Azote et fertilisants, Je viens je suis venu (Journées de Lyon des auteurs de théâtre), Tithon et la fille du matin (en collection Théâtrales Jeunesse).

 

La Nuit de la traduction