Alibaba dans les pas du dragon

Il était une fois, un petit bonhomme au physique si ingrat qu’on l’appelait E.T.. Devenu un homme (d’affaires), le voici héros d’un film : il marche dans la rue quand soudain, une pancarte : « La Secte du Mont Hua ».

À moins d’avoir biberoné à la Shaw Brothers, cet endroit ne vous dit rien, sûrement. Il s’agit d’un lieu imaginaire, connu des amateurs de wuxia – genre traditionnel chinois qui met en scène des experts en arts martiaux épris de justice. On y pratique notamment l’épée et la culture de l’énergie interne.

Le petit homme – nommons-le Maître Ma – ferme les yeux et pénètre par l’esprit dans la Secte du Mont Hua. Commence alors le premier combat qui l’oppose à un jeune fou-fou sculpté. Échange de coups, bing, bing, rythmés par des percussions traditionnelles du sud-est asiatique. Le rythme est enlevé, l’ambiance entre Matrix et Mad Max, lorgne vers le rétro-futurisme avec des jeux d’arcade, des gros ventilos et des écrans télé. Comme dans un jeu vidéo, justement, on passe au niveau suivant : ambiance centre commercial pop, femmes de petite vertu et nouvel adversaire. Pour finir le décor sera minéral, un retour aux sources, à l’intime, avec des lutteurs en tenue traditionnelle.

Sumotoris et tutti quanti

Mis en ligne le 11 novembre 2017, Gong Shou Dao est un peu plus qu’un court métrage de vingt minutes. D’abord parce que son casting a été pensé pour fissurer le crâne de n’importe quel amateur de films du genre : Jet Li pour le finale, également Donnie Yeng (Ip Man et un « Star Wars », Rogue One), ou encore l’un des plus grands sumotoris, Asashoryu Akinori.

Mais l’élément qui a secoué la Toile asiatique autour du 11 novembre, c’est d’abord le fait que le héros de service, celui qui les met tous par terre – et qui, par ailleurs, est à l’origine du film – n’est autre que Jack Ma, l’homme le plus riche de Chine. Un peu comme si Mark Zuckerberg prenait la place de Sylvester Stallone ou de Bruce Willis dans une tour de cristal extensible…

Un look à faire pâlir Lady Gaga

À 53 ans, Jack Ma est surtout connu pour sa réussite en tant qu’entrepreneur – il est le fondateur d’Alibaba, un site de commerce en ligne, une sorte d’eBay – et pour son parcours professionnel atypique. Prof d’anglais, il découvre Internet lors d’un voyage aux États-Unis en 1995 et parvient à son retour à convaincre le très rigide organe de presse de l’État chinois, Le Quotidien du peuple, de s’afficher sur le net. À partir de là, le business va être son ami parce qu’il est bosseur et qu’il sait s’entourer.

Mais Jack Ma, c’est aussi un vif intérêt pour le spectacle. Issu d’une famille d’artistes de scène, il fait volontiers le beau partout où il va : sur les plateaux télé, comme Bruce Lee en son temps, il dispense ses conseils avec un plaisir visible ; patron-star, il fait le show devant 5000 employés, interprétant le thème du Roi Lion dans un look à faire pâlir Lady Gaga ou encore dansant dans les pas de Michael. On comprend alors que l’homme aux 37 milliards de dollars (selon Forbes), qui pratique le tai chi chuan depuis 1988, ait pu avoir envie un matin de se retrouver dans la peau de Bruce Lee.

S’adresser aux jeunes

Tout fantaisiste qu’il soit, Jack Ma reste un businessman. Et quand, en 2013, il fonde – déjà avec Jet Li – une école de tai chi chuan, à Hangzhou, sa ville d’origine, c’est aux entreprises qu’il propose ses cours. « J’utilise la philosophie du tai chi dans les affaires pour calmer le jeu et me souvenir qu’il y a toujours une porte de sortie », explique-t-il, en 2015 à Davos.

Mais les 150 millions de personnes qui pratiquent à ce jour le tai chi ont, pour la plupart, plus de 40 ans. Autant dire qu’elles sont vieilles. Si Jack Ma veut utiliser sa passion pour aller chercher les jeunes (ceux qui font le monde – et des affaires), il va falloir se relever les manches et faire de la retape. De la com’.

Wording et storytelling

La machine à wording se met en branle et voici que le tai chi devra être un sport moderne (mot-clé : compétition), un way of life  (mot-clé : tradition). Maintenant la machine à branding. Plutôt que « tai chi », disons « gong » pour kung fu (gong fu, en fait), « shou » pour défense, et « dao » pour chemin de valeurs. Ça donne « gong shou dao », ou GSD (pour les titreurs du web qui ont besoin de faire court). Ajoutons à cela un peu de méditation zen tendance, un peu de kung-fu pour le côté sportif viril, un peu de tai chi pour les racines (il faut qu’il y ait quelque part le mot « ancestral »…).

Il ne reste plus qu’à tricoter un storytelling. En appui sur sa propre success story (refusé à Harvard, refusé au KFC, finalement homme le plus riche de Chine) et sur celle de Jet Li (qui a « passé six heures par jour ces dernières années à méditer sur le sens de la vie »), Jack Ma aboutit une proposition qui va chercher les jeunes Chinois, très amateurs d’histoires héroïques d’entrepreneurs, de comptes en banque débordants, et de stars à paillettes. Sport ultime, véhicule des valeurs chinoises, le gong shou dao deviendra une épreuve des Jeux olympiques – il s’y engage, croix de bois croix de fer, avec son pote Jet. D’ailleurs, il y croit tellement, qu’il porte le film de promo sur ses propres épaules en incarnant le premier rôle.

Projeté gratuitement en salles en Chine, Gong Shou Dao (le film, réalisé par Wen Zhang) a bénéficié d’une précampagne de com’ bulldozer avant d’être lancé sur le web le 11 novembre 2017 : pile la date du megadiscount annuel d’Alibaba. Face à la débauche de moyens, on voit mal ce qui pourrait détourner l’entrepreneur chinois de son chemin vers la conquête du monde : Jack Ma en special guest au Stade de France en 2024, on parie ?

Stéphanie Estournet
Cinéma

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