Annie Le Brun, ou l’art de la résistance

Il reste bien peu de vrais rebelles dans ce monde sans horizon et sans boussole, mais Annie Le Brun en fait assurément partie. Chacun des livres de cette femme à la pensée acérée et à l’écriture réjouissante est un pavé dans la mare de la crétinisation ambiante, et son tout dernier, Ce qui n’a pas de prix (Stock), est à ce titre une lecture particulièrement jubilatoire. Le paragraphe suivant en résume à peu près le propos :

« De même que le régime soviétique visait à façonner les sensibilités à travers l’art réaliste socialiste, il semble que le néo-libéralisme en ait trouvé l’équivalent dans un certain art contemporain (Koons, Hirst, Kapoor et autre Cattelan, ndlr) dont toute l’énergie passe à instaurer le règne de ce que j’appellerais le réalisme globaliste. À cette différence près que, pour exercer cette emprise mondiale, nul besoin de s’en remettre à des représentations édifiantes émanant d’une idéologie précise. Car il ne s’agit plus d’imposer une conception de la vie plus qu’une autre mais essentiellement des processus ou des dispositifs en parfaite concordance avec ceux de la financiarisation du monde. Et si la terreur du totalitarisme idéologique est ici remplacée par les séductions du totalitarisme marchand, la spécificité du réalisme globaliste est de nous convier à notre propre dressage ».

Ce nouveau livre manifeste d’Annie Le Brun est un cri de révolte contre l’enlaidissement du monde qui sévit depuis les années 90. Il résulte de la collusion de l’art et de l’argent orchestrée en particulier par les industries du luxe. Cet « art des vainqueurs » se nourrit en effet de sidération, de gigantisme et de vide esthétique et, face à ce matraquage, il est urgent de réagir, affirme l’auteur. Car, lorsque l’idéologie, l’économie, la laideur et la mort ont partie liée à ce point, réaffirmer le primat de la sensibilité devient une nécessité. C’est ce que fait Annie Le Brun dans les 170 pages de ce texte corrosif, dont la joyeuse acidité rappelle celle de Du trop de réalité (Stock), écrit il y a une vingtaine d’années.

Il ne s’agit pas une démarche réactionnaire ou d’un accès de nostalgie, bien au contraire.

« L’important n’est pas la perte de toute considération esthétique que déplorent depuis des années les ennemis de l’art contemporain. On ne connaît que trop leur affligeante ritournelle pour un retour au sujet comme leur glorification du savoir-faire, qui leur sont, à chaque fois, l’occasion de nier implicitement la force critique qui, dès les débuts du XXe siècle, a doté la modernité de ses plus beaux éclats. À l’évidence, ceux-là, à force de s’en tenir aux seuls critères esthétiques, ne sont jamais entrés dans un musée comme on se jette à la mer, en quête d’un horizon tout autre. »

Non, l’important est de réaffirmer le primat de la sensibilité. Ces requins plongés dans le formol, ces têtes de mort serties de diamants, ces utérus géants qu’assènent les stars de l’art soutenues et vendangées par les Arnault et Pinault, quelle vision du monde nous offrent-ils, sinon celle d’une pure et simple brutalité faisant claquer ses millions de dollars ? « Jusqu’à quand consentirons-nous à ne pas voir combien la violence de l’argent travaille à liquider notre nuit sensible, pour nous faire oublier l’essentiel, la quête éperdue de ce qui n’a pas de prix ? ».

Car c’est un système qui est à l’œuvre :

« Le succès officiel du réalisme globaliste tient à sa totale adéquation avec cette société qui nous impose la sidération comme nouveau rapport au monde. Mieux, jouant sur le pouvoir de fascination de ses effets apparemment sans cause, cet “art des vainqueurs” cautionne la complexité du monde devenue la meilleure pourvoyeuse d’une déshumanisation sans merci. »

Mais il n’est pas trop tard pour résister.

« Assez des ces expositions-phares dont les commissaires, à l’instar des DJ vedettes, mixent le passé et le présent pour empêcher que le futur ne soit jamais autre ! Assez du double langage festif accueilli de toutes parts, sans qu’on y reconnaisse le meilleur agent du maintien de l’ordre ! Assez des ces capitales européennes de la culture qui exproprient la vie des quartiers et des villes pour accélérer la domestication de tous ! »

Et Annie Le Brun de conclure : « C’est à chacun de trouver les moyens d’en instaurer le sabotage systématique, individuel ou collectif. »

Vous aurez bien une idée.

Édouard Launet
Livres
Arts plastiques

Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix, Stock, 170 pages, 17 euros.