Antonio Sarabia au-dessus du volcan

Le coin des traîtres : pièges, surprises, vertiges, plaisirs et mystères de la traduction…

Antonio SarabiaL’écrivain mexicain Antonio Sarabia est mort samedi 3 juin à Lisbonne, quelques jours avant son 73e anniversaire. S’il n’avait pas la notoriété de son confrère espagnol Juan Goytisolo, lui aussi disparu le week-end dernier, il reste comme un auteur singulier, dont le dernier livre, La Femme de tes rêves, a été publié en français il y a quelques semaines aux éditions Métailié. Du roman historique au roman noir, en passant par le fantastique, Sarabia aura traversé plusieurs genres sans s’y enfermer.  Avec, en toile de fond de ses derniers livres, un volcan, celui de Colima, ville de l’ouest du Mexique, longtemps archétype de la petite bourgade provinciale sans histoires, aujourd’hui au cœur du cyclone de la narco-violence. Les Invités du volcan, c’était le titre de son premier roman traduit en français en 1997 par Claude Couffon, déjà aux éditions Métailié.

Je n’ai jamais rencontré Antonio Sarabia et je ne suis pas non plus un spécialiste de son œuvre. J’ai pourtant passé, il y a un an environ, plusieurs semaines dans son intimité. Une intimité singulière, celle qui lie un traducteur à un écrivain – souvent sans qu’ils se connaissent. Traduire, c’est entre autres choses s’immerger dans l’écriture, dans l’univers de l’autre, c’est parfois tenter de se mettre à sa place, et c’est aussi projeter en lui une partie de son propre univers, poursuivre le désir – et l’illusion – d’une connivence. De cette immersion dans ce qui aura été le dernier livre d’Antonio Sarabia, je peux témoigner.

Antonio Sarabia, La femme de tes rêves, traduit de l'espagnol par René Solis, ed. Anne-Marie-Métailié, 2017Raconter pour commencer les hésitations sur le titre. La Femme de tes rêves est la « traduction » de No tienes perdón de Dios. Une transposition donc, fort éloignée de l’original. Choix d’autant plus délicat que la phrase « No tienes perdón de Dios » revient en leitmotiv des dizaines de fois dans le manuscrit espagnol. Littéralement, cela pourrait donner en français « Dieu ne te pardonne pas » ou – un peu mieux – « Pas de pardon du ciel ». Sauf que la phrase en question est aussi une expression idiomatique, l’équivalent de « Tu l’as bien cherché », « Tu es incorrigible », voire « Tu ne l’emporteras pas au paradis ». J’ai opté, dans le corps du livre, pour « C’est plus fort que toi ».

Pourquoi alors avoir choisi, avec l’éditrice, La Femme de tes rêves ? Sans doute parce que C’est plus fort que toi n’avait pas la force du titre original. Mais aussi parce que « la femme de tes rêves » (« La mujer de tus sueños ») est une autre expression qui revient en boucle tout au long du roman : c’est ainsi que sont signées les lettres d’amour anonymes que reçoit le personnage principal. Le titre finalement retenu permettant par ailleurs de conserver une forme de récit que l’on retrouve tout au long du livre : le tutoiement.

La Femme de tes rêves est un livre d’autant plus prenant qu’il en dissimule plusieurs. Derrière une énigme policière bien menée et relativement classique – des cadavres mutilés, une ville ravagée par la violence des narcos, un journaliste qui tente d’enquêter – se cache une autre énigme : qui est l’auteur des lettres d’amour anonymes, et pourquoi leur destinataire, qui était un jeune écrivain prometteur, est-il devenu un obscur journaliste sportif végétant dans une petite ville de province ? Un double mystère donc, plus un troisième, d’ordre plus strictement littéraire : qui est la voix qui apostrophe sans cesse le journaliste en le tutoyant ? « La femme de tes rêves. Pathétique, c’était le mot qui convenait pour décrire cette situation qui vous définissait tous les deux. Pathétique. Oui, évidemment, Hilario Godínez. Toi qui aimes tant les adjectifs précis, rétrospectivement on peut dire que cette relation aussi stupide que stérile qui te reliait au passé était clairement pathétique. » Cette voix du narrateur, c’est bien sûr celle de la conscience intérieure du personnage, un Jiminy Cricket qui ne lui passe rien, moqueur impénitent et terriblement vivant, prenant sans cesse le lecteur à témoin. Mais c’est aussi celle de l’auteur dialoguant en toute liberté avec son personnage, retraversant le rêve, s’y démultipliant… « la femme de tes rêves » se révélant être, elle aussi, écrivain. Comme si Antonio Sarabia s’était envoyé une longue lettre à lui-même, à l’écrivain qu’il avait été ou qu’il avait tenté d’être, une dernière lettre plus joyeuse que mélancolique, parce que forte de la certitude que sa littérature lui survivrait.

René Solis
Le coin des traîtres