Quand Bruce Lee était un petit con

Ce sont des choses qui arrivent. Vous vous laissez convaincre un jour de mauvais temps, et vous voici dans une salle de multiplexe braillarde puant le pop corn. Derrière vous un excité de moins d’un mètre prend votre siège pour un ballon de foot. Devant vous, le long, très long métrage, Lego Batman, le film (2017), de Chris McCay. Pas seulement pitoyable, le film néo-publicitaire de McCay se développe autour d’un esprit acerbe, l’héroïque chauve-souris se voyant rétrogradée au rang de super-abrutie pantouflarde, d’objet de ricanement catégorie jeune public. Rétamée l’idée de rédemption masquée. Exit la notion d’héroïsme. De quoi se demander (avec la bénédiction d’Alan Moore et de ses Watchmen) si les héros ne sont plus là pour nous, qui le sera ?  

Sorti aux États-Unis cet été, Birth of the Dragon, de l’Américain George Nolfi, s’applique lui aussi à dézinguer un héros. Et non des moindres puisqu’il s’agit de Bruce Lee – maître et théoricien en arts martiaux ; acteur, producteur et réalisateur universellement connu. Un postulat étrange pour un film qui se pose en biopic de la star.

Le kung-fu, c’est pas pour les Américains

Pour comprendre à quel point le film de Nolfi se plante, il faut revenir sur les premiers temps (réels) de Bruce Lee, avant que l’homme s’arme de ses sneakers jaunes emblématiques. Né à San Francisco entre 7 heures et 9 heures, le 27 novembre 1940 – soit « l’année du dragon, à l’heure du dragon », voilà pour le début de la légende –, Bruce Lee grandit à Hong Kong. Il y apprend le tai chi chuan puis le wing chun auprès de son maître, le fameux Ip Man (lui-même sera l’objet de biopics, notamment celui, en 2013, de Wong Kar-wai, The Grandmaster).

De retour à San Francisco pour ses études, Bruce Lee enseigne les arts martiaux. Là, ça s’enraye pour le Dragon : les autres écoles n’en démordent pas, le kung-fu, c’est pas pour les Américains. Faut pas rigoler avec ça. Or, selon le jeune Bruce, c’est tout le contraire : il est de son devoir d’enseigner l’art du combat. De répandre la parole du wing chun. C’est ce qu’il entend faire, notamment via le cinéma.

La Fureur du dragon, réalisé par Bruce Lee (1972).
Les Chinois face aux (Afro / Latino / Blancs) Américains

« Le petit dragon accroche sa proie… »

Conséquence de cette prise de position de Lee : une effervescence dans le monde des arts martiaux. S’ensuit, en 1964 à Oakland, un combat légendaire qui l’oppose au maître de tai chi chuan Wong Jack Man, devant de rares témoins – chacun pour finir revendiquera la victoire, ce qui est parfait pour entretenir la légende.

C’est autour de ce moment bien connu des fans que s’articule Birth of the Dragon. L’idée semble intéressante, le genre à aboutir à un synopsis cousu de fil blanc, simple et efficace : les deux types s’entraînent chacun de leur côté, chacun dans leur style, la tradition (Wong Jack Man, par l’acteur Yu Xia) versus la modernité (Bruce Lee, interprété par Philip Ng). La tension monte jusqu’à un beau combat avec des ralentis à la Zhang Yimou, un final héroïco-amical à la Chang Cheh.

« …et avec sa queue, il frappe. »

Sauf que ce n’est pas du tout le parti pris de George Nolfi. Bon, pour dire vrai, on n’est pas sûr qu’il ait été question de prendre un parti dans ce biopic. Lee y est présenté comme un petit con arrogant, qui enseigne « l’art de botter des culs » (on est loin du néo-philosophe citant Confucius en faisant des pompes sur deux doigts), tandis que le maître de tai chi s’emploie à la plonge dans un restau pour « nettoyer son âme » parce qu’il a abusé de sa force dans un combat, ce qui, comme chacun sait, est très mal.

Entre les deux, le meilleur élève de Lee, un Américain aux yeux clairs et au blouson de cuir gonflé de muscles, Steve McKee (Billy Magnussen, qui en d’autres temps aurait pu jouer le bras droit de Tom Cruise dans Cocktail ou la cuisse gauche de Mel Gibson dans Tequila Sunrise). McKee, donc, quitte son prof qui est vraiment trop frimeur, pour un enseignement plus tradi auprès du rival Wong. Là-dessus, (normal), il tombe amoureux d’une magnifique pin-up asiatique, mais ohhhh, elle est prisonnière de mafieux. Alors il fait appel à Lee et Wong pour sauver la dame.

(Ah oui, à un moment, au milieu de tout ça a eu lieu le combat légendaire, mais c’est finalement la romance de McKee qui l’emporte dans le scénario.)    

Des cris de petit chat écrasé

Pour finir (oui, faut finir, là), les rivaux, devenus potes, cassent ensemble des décors en carton en poussant des cris de petit chat écrasé, et le dragon y va de son clin d’œil aux aficionados avec l’un de ses coups spéciaux, le one-inch punch.

Il y a une morale à tout ça : Lee a gagné le combat –  c’est lui qui le dit : il a gagné parce qu’il en a tiré les leçons. Jeune con il était, héroïque il sera – ce qui ne permet pas pour autant de justifier les 1h35 de navet qu’on vient de se fader. Pour finir, il aura cette réplique digne d’un grand nanar : « J’envisageais de devenir une star, je crois que je serais mieux en légende. » So be it.

Stéphanie Estournet
Cinéma

Birth of the Dragon (2017), de George Nolfi. Avec Philip Ng, Yu Xia, Billy Magnussen.

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