Chemin de croix

“Nu, Jesús vole une voiture de police.” Le type en question, Tarango de son nom de famille, était assis en tenue d’Adam au beau milieu d’une rue de Clovis, au Nouveau Mexique. Un policier arrive, sort de son véhicule et demande à Jesús Tarango d’aller s’asseoir ailleurs. Et de se couvrir un peu par la même occasion. Mais Jesús n’obtempère pas : il s’agite, tient des propos incohérents, puis saute carrément dans la voiture du flic et s’enfuit sous ses yeux. En regardant les images sur Internet, car les images ont été captées par une caméra portative, diverses questions viennent immédiatement à l’esprit. Quel genre de produit avait pris ce type et où peut-on s’en procurer ? Le policier a-t-il dû payer son coup après être rentré au poste à pied ? Jésus (l’autre) aurait-il pu échapper à la crucifixion si les Romains avaient été aussi étourdis que la police du Nouveau Mexique? Enfin, le Messie était-il nu sur la croix ? Les trois premières questions restent à ce jour sans réponse. La dernière en a plusieurs, de réponses, selon que l’on se réfère aux évangiles, aux publications scientifiques ou à la peinture italienne du Quattrocento (cette dernière source étant assurément la moins fiable). La sainte iconographie représente toujours Jésus Christ vêtu d’un pagne (un perizonium pour être précis), or la plupart des historiens soulignent que les Romains déshabillaient entièrement les candidats à la crucifixion, infamie qui ajoutait au châtiment. Le fait est que la sèche réalité du supplice, absolument atroce, a peu de choses à voir avec l’image presque lénifiante qu’en donnent les tableaux et les crucifix. Nue ou pas, la victime en bavait des heures jusqu’à ce que mort s’ensuive (avant résurrection éventuellement, mais le cas semble unique). La crucifixion a fait l’objet de quantités d’articles dans les revues médicales, le plus détaillé étant “On the Physical Death of Jesus Christ” paru en 1986 dans le Journal of the American Medical Association. Épargnons-nous-en les détails, que même les films les plus réalistes sur la vie de Jésus de Nazareth n’ont pas osé reproduire, pour sauter aux conclusions : “Les causes de la mort par crucifixion étaient multifactorielles et dépendaient des cas, mais les deux principales étaient le choc hypovolémique (déficit de sang) et l’asphyxie. Les autres facteurs entrant en ligne de compte étaient la déshydration et l’accident cardiaque à la suite de la rapide accumulation de sang dans le péricarde.” La mort était spectaculaire, lente et douloureuse. Ce supplice inventé en Perse se raffinait à ses débuts d’un empalement. Ajouter un cache-sexe par là-dessus est d’une hypocrisie jésuitique. La décence et les conventions sont choses bien étranges. On ignore ce que Jesús Tarango tentait de fuir à Clovis, mais on sait que, quelques semaines auparavant, un homme de 41 ans avait été arrêté en Floride car il courait nu dans la rue en criant qu’il était Dieu (avant de se mettre à copuler contre un arbre). Cela commence à ressembler à une épidémie. Dans l’un et l’autre cas, les hommes ont été rhabillés, mis à l’ombre puis libérés après versement d’une caution de quelques milliers de dollars. Notre époque ne croit plus en rien.

Édouard Launet

Sciences du fait divers

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