La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Une journée particulière
| 27 Avr 2022

Samedi 20 mars 2021, 7h45. Marie vient s’asseoir à la table du petit-déjeuner avec son portable à la main. Elle fixe l’écran en s’esclaffant. Son père quitte aussitôt la table.
— Tu sais quoi, Papa? Il paraît qu’aujourd’hui c’est la Journée internationale du Bonheur. C’est dément, non?
— Ce qui est dément, c’est l’heure à laquelle tu te lèves, répond le père. Moi, je te préviens, je pars dans cinq minutes alors si tu ne veux pas aller au lycée en vélo …
— Ça commence bien, la Journée du Bonheur!
— C’est quoi cette idiotie?
— Un truc des Nations Unies.
— Et on est censé faire quoi aujourd’hui? Être heureux? grince le père en regardant sa montre.
— J’en sais rien moi, c’est pas livré avec le mode d’emploi. Ils disent seulement qu’aujourd’hui, je cite, «Les organismes des Nations Unies et les autres organisations internationales et régionales ainsi que la société civile sont appelés à célébrer comme il se doit la Journée internationale du bonheur».
— C’est vraiment écrit comme il se doit ?
— Je n’invente rien, regarde toi-même.
Marie tend son portable à son père avant de se faire une tartine de Nutella. Le père lit distraitement et se lève.
— Il te reste quatre minutes.

Bonheur national brut

Le samedi matin est consacré aux enseignements optionnels. Aujourd’hui, c’est «Grands Enjeux du Monde Contemporain». Évidemment Marie arrive en retard. Aussitôt assise, elle ameute ses copines les plus proches autour de son portable et toutes se mettent à glousser bruyamment, jusqu’au moment où le prof interrompt son exposé sur les ambitions mondiales de la Chine.
— On ne vous dérange pas, Mesdemoiselles? On peut savoir ce qui vous fait rire?
— M’sieur, aujourd’hui, c’est la Journée internationale du Bonheur. Regardez, c’est écrit là.
Le prof s’approche, jette un œil sur l’écran du portable, réfléchit un instant puis retourne derrière son bureau.
— Bien, changement de programme: ce matin on va parler du bonheur puisque cela intéresse tant Marie et ses amies. Pour commencer, combien parmi vous estiment être heureux?
Ricanements dans la classe. Cinq des vingt élèves finissent par mollement lever la main.
— Allez, faites un effort!
Trois nouvelles mains se dressent.
— Huit sur vingt? Il y a tant de malheureux ici?
— Mais c’est quoi, être heureux? lance Marie qui n’a pas levé la main. C’est quand tout va bien? Ça n’arrive jamais!
— Si, parfois, répond le prof. Le bonheur est un état éphémère, on n’est jamais heureux tout le temps sauf à être un imbécile heureux (éclat de rire général). Riez si vous voulez, mais ne pas souffrir, ne pas avoir peur du lendemain, avoir des projets, des raisons d’espérer, trouver le monde agréable, le rendre agréable pour soi-même, pour les autres, c’est cela le bonheur. Parfois c’est tout simplement ne pas avoir faim. Être heureux n’est jamais donné, à personne. Le bonheur est une chose qui se gagne, qui se cultive.
— Moi je cultive le bonheur M’sieur, mais il veut pas pousser! s’écrie Marie pour la plus grande joie de ses camarades.
— Ta formulation est intéressante. Oui, on peut voir le bonheur comme un arbre ou une fleur qu’il faut faire pousser. Cela demande du temps, des efforts, des soins et dans le fond, ce n’est pas absurde d’y consacrer une journée pour y réfléchir. Tiens, Marie, apporte-moi ton portable.
L’intéressée vient vers le prof en traînant les pieds.
— Tu peux enlever Candy Crush et remettre le texte des Nations Unies s’il te plaît?
Marie rougit et s’exécute rapidement.
— Merci Marie. Ah voilà! Dans les attendus de sa décision, l’Assemblée générale des Nations Unies écrit, écoutez bien: « Consciente qu’il faut envisager la croissance économique dans une optique plus large, plus équitable et plus équilibrée, qui favorise le développement durable, l’élimination de la pauvreté, ainsi que le bonheur et le bien-être de tous les peuples, etc, etc … ». En gros, cela veut dire qu’il n’y a pas que l’argent dans la vie. Ou Candy Crush. Tiens, je vais vous raconter une anecdote qui va nous ramener un peu vers la Chine.
Et le prof de parler de ce garçon au nom imprononçable qui était devenu roi du Bhoutan à l’âge de dix-sept ans et qui, à peine assis sur le trône, avait décrété que l’indicateur de richesse nationale appelé Produit national brut, ou PNB, serait remplacé par un indice de Bonheur national brut, ou BNB. Le jeune roi estimait en effet que le PNB ne prenait pas suffisamment en compte le bonheur des individus et favorisait une croissance sans limites.
— Et ça se calcule comment le bonheur, M’sieur?
— C’est assez compliqué mais, brièvement résumé, on le mesure à l’aune du caractère durable et équitable du développement économique, de la préservation des traditions culturelles, de la sauvegarde de l’environnement, plus divers autres facteurs que je n’ai plus en tête.
— Ça marche aussi pour les gens?
— Les gens savent très bien d’eux-mêmes s’ils sont heureux ou pas, aucun indicateur n’est nécessaire pour cela. Puisque cette heure se termine et que nous savons grâce à Marie que c’est aujourd’hui la Journée internationale du Bonheur, essayez donc de réfléchir durant le week-end, au moins cinq minutes disons, à ce qui pourrait rendre votre vie plus heureuse. Faites-le, vous serez surpris. On en reparle la semaine prochaine. Et de la Chine.

Accident

Journée du Bonheur, 20h15. Marie vient s’asseoir à la table du dîner, l’air songeuse.
— Papa, tu es heureux?
— C’est une question?
— Ça y ressemble. Oui, bien sûr que c’est une question!
— J’ai fait un filet mignon avec des pommes de terre, tu as faim?
— Non, sérieusement, tu es heureux ou pas?
Le père prend une longue inspiration, pose ses couverts sur la table et regarde sa fille droit dans les yeux.
— Depuis que ta mère est …, enfin depuis qu’elle nous a quittés, j’ai un peu de mal à être heureux. Voilà, si tu voulais savoir.
Il reprend ses couverts et baisse la tête vers sa viande qu’il se met à découper nerveusement, le visage fermé.
— Tu ne seras plus jamais heureux?
— Je n’en sais rien. Mange!
— Je suis désolée, je ne voulais pas …
— Mange.
— Elle me manque aussi, tu sais.
— Mange!
— J’ai plus faim.

La mère de Marie est morte dans un accident de voiture à l’âge de quarante-quatre ans. Sa fille en avait douze. Depuis, un voile est tombé sur la maison. Un voile de tristesse bien sûr, mais aussi de lassitude, de résignation, de tension. Si un drame pareil pouvait arriver, alors tout pouvait arriver, s’était dit Marie à l’époque. Elle ne s’était pas formulé la chose aussi clairement que cela, elle avait surtout éprouvé un sentiment diffus d’injustice et de colère. Oui, il y avait de la colère en elle, il n’y avait presque plus que cela désormais car la tristesse, elle, s’était estompée au fil des années. Une colère sans objet, vaine, usante, invalidante. Était-ce pour cela qu’elle n’avait pas levé la main en classe ce matin? Est-ce pour cela que son père et elle ne se parlent plus que pour, au mieux, se dire des banalités, au pire pour s’engueuler?
De retour dans sa chambre, Marie ouvre un Google Doc et commence à écrire en corps 14: «Choses que je devrais faire pour être plus heureuse». Puis cette liste en corps 12:
– Avoir des bonnes notes en maths
– Convaincre Jérémie que Samantha est une grosse pouffiasse
– Dire à Samantha qu’elle est une grosse pouffiasse
– Revoir Maman
À peine a-t-elle tapé la dernière lettre de Maman que Marie lève les mains de son clavier comme si elle venait de se brûler. Revoir Maman. Pourquoi a-t-elle écrit cela? C’est complètement idiot. Si son bonheur passe par une réunion avec sa mère, alors elle n’est pas près d’être heureuse. Elle commence à effacer la dernière entrée de sa liste mais, avant d’y être parvenue à coups répétés de touche Delete, elle s’effondre en sanglots. Des sanglots bruyants, irrépressibles. Marie se sent submergée. Même lors des obsèques de sa mère, elle n’avait pas pleuré. Trop sidérée pour cela. À vrai dire, elle était dans un tel état de choc ce jour-là que la cérémonie avait glissé sur elle comme une illusion. Il faut croire que, trois ans plus tard, elle vient de s’en réveiller.

De la chambre d’à côté monte la voix de son père:
— Ça va Marie? Qu’est-ce qui se passe ma puce?
Elle préfère ne pas répondre. D’ailleurs qu’y a-t-il à dire? Elle tente d’étouffer ses sanglots mais c’est plus fort qu’elle: ils redoublent. Si bien que le père vient bientôt frapper à la porte.
— Ma Riri, tu vas bien? Parle-moi, ouvre.
Marie n’ouvre pas, bien sûr. Alors le père se décide à entrer et découvre sa fille effondrée sur son clavier, les épaules secouées par les pleurs. C’est bien la première fois qu’il la voit dans cet état-là depuis la mort de Croquette, le chat de la maison. Il s’approche et serre tendrement Marie contre lui.
— C’est à cause d’un mail que tu viens de recevoir?
— On peut dire ça comme ça, fait Marie en se mouchant par-dessus l’épaule de son père.
— C’est grave?
— Oui et non.
— Oui ou non?
— Mais j’en sais rien moi si c’est grave ou pas! Ça me rend triste, c’est tout.
— Quoi? Qu’est-ce qui te rend triste?
Marie ne répond pas. Elle est bien contente que son père la serre dans ses bras et elle se laisse dorloter. Cependant au bout d’une minute la situation lui semble si ridicule qu’elle finit par se redresser.
— C’est à cause de ce qui tu m’as dit tout à l’heure.
— Qu’est-ce que je t’ai dit?
— Tu sais, Maman …
Le père est stupéfait. Il se met à regarder sa fille avec un mélange d’affection et de consternation.
— Pardon Riri, je n’aurais pas dû te parler comme ça, c’était stupide de ma part.
— Non, c’est de ma faute. Je n’aurais pas dû te demander si tu, euh, enfin si tu étais heureux. C’était idiot.
Suit un long silence gêné. Ni le père ni la fille ne savent quoi ajouter. Tout est déjà dit, d’une certaine manière. Mais le père sent bien qu’ils ne peuvent pas en rester là. Quand la raison est prise au dépourvue, c’est le cœur qu’il faut laisser parler, aussi s’épanche-t-il soudain:
— Écoute, comment te dire ça? Ta mère était tout ce qui comptait pour moi, j’en étais follement amoureux. Je le suis encore. Cela dit, ça ne durera peut-être pas éternellement. Je souffre encore mais cette souffrance veut dire que je suis en vie, et si je suis en vie je dois continuer d’avancer, ta mère l’aurait voulu. Pardonne-moi si parfois si je suis un peu, comment dire, un peu …
— Ne t’excuse pas, je suis bien placée pour comprendre, tu sais.
— Oui, évidemment. Pardon pour ça aussi.

Forêts

Nouveau long silence. Marie lève des yeux étonnés. Jamais depuis cette mort tragique, elle n’avait eu avec son père une conversation aussi directe, aussi franche. Et apparemment ce n’est pas fini.
— Je t’ai dit que ta mère était tout ce qui comptait pour moi, mais maintenant c’est toi le centre de ma vie et je veux que tu sois heureuse. Dis-moi, es-tu heureuse? Un peu?
— C’est marrant, tu es la deuxième personne à me demander ça aujourd’hui.
— C’était qui, l’autre?
— Un prof.
— Et pourquoi il t’a demandé ça?
— En fait, c’est à toute la classe qu’il a posé la question.
— Et qu’est-ce que tu as répondu, toi?
— Rien. Je ne sais pas.
— Écoute Riri, je voudrais vraiment que tu sois heureuse sinon, moi, je ne vois vraiment pas comment je pourrais l’être. Ta mère aurait voulu que nous soyons heureux, malgré tout, malgré ce qui s’est passé. C’est quelque chose que l’on lui doit. Tu le comprends, ça?
— On n’a pas fait très fort jusqu’à maintenant.
— Je sais, mais ça peut changer. Ça va changer. Je vais changer. Toi aussi, hein?
Les pensées se bousculent dans la tête de Marie. Cette discussion avec son père lui semble à la fois grotesque et essentielle. Les mots qui ont été prononcés, elle les attendait sans le savoir et tout à coup elle se sent étrangement libérée. Pas une seule fois, durant les mois qu’elle a passé à voir ce psychiatre, elle n’avait dit ou entendu un mot qui la bouscule ou qui la change. Or là, soudain, presque violemment, une porte s’est ouverte.
— Ok Papa, on va essayer, finit par répondre Marie. Mais ça commence à faire un peu sitcom notre conversation, non? fait Marie dans un rire mouillé.
— Ce n’est pas moi qui ai commencé, répond le père en riant à son tour. Bon, on en reparle bientôt? Tiens, j’ai une idée: demain matin, on va aller faire un petit tour en forêt tous les deux. Tu sais, là où Maman … Enfin, on verra. Bonne nuit ma Riri.

Une fois son père sorti, Marie efface sa liste et la recommence avec cette première ligne: «Rendre Papa heureux». Bon, les maths, il faudra faire un petit effort, quant à Samantha, on s’en fout. Si Jérémie est baba devant cette greluche, c’est son problème après tout. Les garçons peuvent être d’une bêtise!
Il est bientôt minuit, la Journée du Bonheur n’en a plus que pour quelques minutes à vivre. Tant mieux, ça commençait à bien faire. Et demain, au fait, c’est la Journée de quoi? Marie revient sur le site des Nations Unies pour y découvrir que le 21 mars est la Journée internationale des Forêts. Trop drôle!

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Dans la même catégorie

Une victoire peu honorable

C’est au golf du Touquet, plus précisément au trou n°10 du parcours de la Mer, que j’ai fait la connaissance de l’écrivain anglais Pelham Grenville Wodehouse, Plum pour ses amis. La date:  juin 1935, si mes souvenirs sont exacts. Vu ce qui s’est passé par la suite, je le regrette…

Page blanche

“Sur une page blanche tout est possible”. Cette phrase de Mao, Paul l’avait trouvée merveilleuse la première fois qu’il l’avait lue. Il avait alors dix-sept ans. Il ignorait que ces mots avaient coûté la vie à plusieurs millions de Chinois. C’est ainsi que naquit chez lui une vocation d’écrivain.

Mort pour la France

La première chose qui a frappé Jacques, c’est ce bruit, cette rumeur formidable qu’il a commencé à entendre alors que le front était encore à des kilomètres.

Voyage en eau lourde

L’aube fut atroce, le réveil sous la tente consternant. La pluie avait redoublé, comme leurs douleurs au dos. Si la littérature se nourrit de la vie, il n’est pas sûr que la vie gagne à se nourrir de littérature.

À lire également