Chrétien de Troyes, Sodome et Gomorrhe

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Édouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

Du Perceval de Chrétien de Troyes, œuvre de neuf mille vers écrite vers 1180 et restée inachevée, on ne connaît en général que son (excellente) adaptation à l’écran par Éric Rohmer, et/ou sa version en français moderne. On perd ainsi le sel de la langue originelle, et parfois même son sens. Le retour à la source réserve parfois quelques surprises. Examinons quelques passages :

Lors vient au tref, sel trueve overt,
enmi le tref un lit covert
d’une coste de paisle, et voit ;
el lit tote sole gisoit
une dameisele andormie,
tote seule sanz conpaignie ;
alees erent ses puceles
por coillir floretes noveles
que par le tref jonchier voloient
ensi con fere le soloient.
Qant li vaslez el tref antra,
ses chevax si fort s’açopa
que la dameisele l’oï,
si s’esveilla et tressailli.
Et li vaslez, qui nices fu,
dist : « Pucele, je vos salu,
si con ma mere le m’aprist.
Ma mere m’anseigna et dist
que les puceles saluasse
an quelque leu que les trovasse. »

Perceval entre dans une tente et y découvre une jeune fille seule, endormie sur un lit de paille. Celle-ci s’éveille en entendant broncher le cheval du jeune homme. Perceval salue alors la belle endormie puisque sa mère lui a dit qu’il fallait « qu’il saluasse les jeunes filles en quelque lieu qu’il les trouvasse ».

La pucele de peor tranble
por le vaslet qui fol li sanble,
si se tient por fole provee
de ce qu’il l’a sole trovee.
« Vaslez, fet ele, tien ta voie.
Fui, que mes amis ne te voie.
— Einz vos beiserai, par mon chief,
fet li vaslez, cui qu’il soit grief,
que ma mere le m’anseigna.
— Je, voir, ne te beiseré ja,
fet la pucele, que je puisse.
Fui, que mes amis ne te truisse,
que, s’il te trueve, tu es morz. »

La demoiselle tremble de peur. « Fuis avant que mon ami ne te voie » crie-t-elle. « Pas avant de vous avoir pris un baiser, répond-il. Et tant pis pour qui s’en plaint, comme ma mère me l’enseigna ! ». Et l’autre de persister : « Fuis, si mon ami te trouve, tu es mort ».

Li vaslez avoit les braz forz,
si l’anbrace mout nicemant,
car il nel sot fere autremant,
mist la soz lui tote estandue,
et cele s’est mout desfandue
et deganchi quanqu’ele pot ;
mes desfansse mestier n’i ot,
que li vaslez en un randon
la beisa, volsist ele ou non,
set foiz, si con li contes dit,
tant c’un anel an son doi vit,
a une esmeraude mout clere.
— Encor, fet il, me dist ma mere
qu’an vostre doi l’anel preïsse,
mes que plus rien ne vos feïsse.
Or ça l’anel, jel vuel avoir.

Ici les choses se corsent et les interprétations divergent. Il est clair que Perceval étreint la jeune fille de force, mais que fait-il ensuite ? La version la plus communément admise est que le jeune homme voit au doigt de la jeune fille un anneau (anel) serti d’une émeraude et qu’il veut s’en saisir, comme sa mère le lui a commandé. Mais Chrétien de Troyes n’était pas avare de métaphores et, selon la thèse défendue par le psychanalyste et médiéviste Duncan Lamain dans son ouvrage Le Graal, aux origines d’une quête impossible, il est possible que la scène soit purement et simplement celle d’un viol. Perceval aurait en lui un désir originel incontrôlable, celui qui est né avec l’enfant et que la mère satisfait en lui donnant le sein. Perceval aurait coupé ce lien physiquement en quittant sa mère mais n’aurait pas réussi, selon Duncan Lamain, à le faire mentalement. L’épisode avec la demoiselle de la tente serait ainsi une tentative de résolution du conflit – plus bas que le sein et du côté opposé – ainsi que tend à le prouver la suite, qui ne nécessite guère de traduction :

— Mon anel n’avras tu ja voir,
fet la pucele, bien le saiches,
s’a force del doi nel m’araiches. »
Li vaslez par la main la prant,
a force le doi li estant,
si a l’anel an son doi pris
et el suen doi meïsmes mis,
et dit : « Pucele, bien aiez !
Or m’an irai ge bien paiez,
et mout meillor beisier vos fet
que chanberiere que il et
an tote la meison ma mere,
que n’avez pas la boiche amere. »

Bien que séduisante, la thèse de Duncan Lamain pèche parfois par les excès de sa démonstration.
Était-il nécessaire de voir dans le mot anel la contraction d’anus et de rondelle ?

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique

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