Le coup de la pompe

“Il oublie sa femme à la station-service et ne s’en aperçoit qu’après 100 km.” 

On peut oublier quantité de choses près d’une pompe à essence ou sur une aire d’autoroute : ses enfants, sa femme, son mari, son chien, son portefeuille, sa tête (rarement sa voiture). L’incident n’est pas rare, si bien qu’il est peut-être déjà possible d’esquisser une typologie de l’oubli routier en compilant les divers chiffres à notre disposition. Au bout de combien de temps en moyenne, au bout de combien de kilomètres parcourus à vive allure se rend-on compte que quelqu’un manque dans la voiture ? Y a-t-il un record attesté par le Guinness Book ? Quelle marque de voiture, quelle couleur, quel temps ce jour-là ? Plus intéressant : quelles furent les réactions des “oubliés” au retour du conducteur ? Dans le cas évoqué ci-dessus, qui a eu pour cadre une route sud-américaine, la femme a accueilli son mari de retour en flanquant de grands coups de pieds dans la carrosserie. De toute évidence, elle n’était pas contente : a-t-elle pensé que son époux l’avait plantée là sciemment, ou exprimait-elle son exaspération face à un homme terriblement distrait ?

Selon le Daily Telegraph, le couple d’Argentins et leur fils de 14 ans rentraient de leurs vacances au Brésil lorsqu’il fallut, forcément, s’arrêter à une station-service pour faire le plein, et un peu de vide par la même occasion. Lors de la halte, la femme était endormie sur la banquette arrière. L’homme est allé aux toilettes, est revenu, a repris la route, c’est aussi simple que cela. Sauf qu’entretemps Madame était partie acheter des gâteaux et que Monsieur ne s’en est pas rendu compte. Ni le gamin d’ailleurs, assis à l’avant et plongé dans son portable ou une console de jeux, on ne sait. Ce n’est que 100 km plus loin que, se retournant, l’un des deux occupants des sièges avant s’est aperçu que le siège arrière était vide de toute présence humaine. D’où vives exclamations dans l’habitacle : “¿ Dónde está mamá ?” ou peut-être : “Mierda, hemos perdido a tu madre !”. Enfin sûrement quelque chose dans ce goût-là. D’où brusque arrêt, demi-tour, arrivée en trombe à la station deux heures plus tard et coups de pieds furieux dans la voiture accompagnés d’un éventuel “¡ Me cago en la puta madre que te parió, cabron !”.

Ce beau fait divers sans sang ni sexe ni violences – tout juste quelques bosses et éraflures de peinture – a rapidement fait le tour du monde, probablement parce qu’il encapsulait en peu de mots les difficultés de la vie de couple et que 100 kilomètres, c’est tout de même une belle distance. Faut-il y voir une mesure du désamour ? L’intensité du lien conjugal est-elle inversement proportionnelle au temps (multiplié par la vitesse du véhicule) que l’on met pour se rendre compte que l’autre est resté comme un idiot sur le bord de la route ? Nous ne le pensons pas. À preuve, ce jeune marié allemand qui, il y a quelques années, a oublié son épouse dans une station-service au retour de leur voyage de noces. Les causes furent exactement les mêmes :  après avoir fait le plein de carburant, l’homme a repris la route, persuadé que l’amour de sa vie somnolait sur la banquette arrière. Les banquettes arrière sont décidément l’antichambre du néant. Il a fallu cette fois au jeune marié 200 kilomètres pour prendre conscience que sa moitié était restée scotchée près de la pompe à essence.

L’autre point commun de ces deux affaires est que le conducteur a fini par revenir : tout n’était donc pas fini pour le couple. Ou alors c’est que l’homme trouvait que la plaisanterie avait assez duré. Par contre, dans un nombre non négligeable de cas dûment rapportés par les colonnes de faits divers, l’homme (ou la femme) ne repasse jamais récupérer sa moitié. Il est alors plus opportun de parler de fuite que d’“oubli”.

Édouard Launet

Sciences du fait divers

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