Cyprien : vieillir n’est pas son genre

“Courrier du corps” : la mise en scène de soi caractérise le monde 2.0. où chacun est tour à tour corps montré et corps montrant. Que nous disent ces nouvelles représentations de l’usage que nous faisons de nous-mêmes ?

Un propriétaire de corps nous écrit. Enfin, pas qu’à nous. C’est le célébrissime Cyprien. Et comme nous sommes judéo-chrétiens, il se plaint, prétérition aidant :

Parler de son corps, faire parler son corps, c’est à peu près la seule activité des vlogueurs, même déguisée en autre chose. Il y a quelques mois, la Youtubeuse la plus connue, Natoo, avait même donné la parole à ses seins ou ses fesses. Le dialogue était très positif puisque son corps, après l’avoir gentiment bitchée, la remerciait de s’être acceptée avec ses petits défauts. Les pieds se plaignaient des chaussures, les poils de l’épilation et les seins du petit copain : c’est l’usage du corps plutôt que sa nature qui était en cause. Chez Cyprien, c’est plus vindicatif. On apprend qu’il a les poils de la barbe et des sourcils plantés n’importe comment, qu’il est myope d’un œil et hypermétrope de l’autre, qu’il “transpire comme un gros porc”, qu’il prend du gras sur les hanches et les cuisses “comme une femme”. Et que, par conséquent, il s’épile et fait un régime. Last but not least, il semble commencer à perdre ses cheveux.

Le corps, c’est évidemment l’assignation sexuelle et le genre qu’on se donne. La fille déborde de féminité, elle se plaint de ses capitons, mais elle a de l’homme aux jambes. Le garçon est tellement viril (poils, sueur) qu’il doit y remédier, mais il a aussi de la femme au niveau du bassin. Le raide et le mou, aurait dit la sémiologie. Ce qui est plus intéressant, peut-être, c’est que les soucis pointés par Cyprien sont typiques du garçon en fin de vingtaine. Car comme le savent les vieux, c’est le moment où, avec le même régime nouilles-pizza qu’avant, à moins de faire du sport, on commence à grossir. Et où les tifs remontent dans les golfes, si l’on est sujet à la calvitie.

Le corps changeant, comme à l’adolescence, mais avec la possibilité de le verbaliser cette fois, voire d’en rire. Il s’agit de se tenir à la juste limite de son genre : ni trop, ni trop peu. Au long de la vie de l’homme policé, l’invasion des poils et la défection des cheveux vont aggraver son humeur. À la fin, il se retrouvera avec ses moustaches dans les oreilles et des vibrisses dans les narines. En plus, les poils blanchissent dans des endroits incongrus. Personne n’a encore raconté l’apparition du premier poil pubien blanc, sorte de glas libidinal, sonnant comme une longue promesse de débandade. Car finalement, vieillir, c’est perdre son genre et sa sexualité à la fois. “Et la fesse ne remuscle jamais” ironisait Bretécher dans Agrippine en 1988. Mais c’est évidemment une perte symbolique avant d’être réelle.

Léonard de Vinci, Profil de femme grotesque à gauche, la bouche ouverte © RMN-Grand Palais
Léonard de Vinci, Profil de femme grotesque à gauche, la bouche ouverte

Les grotesques de la peinture sont, on l’a remarqué, des vieillards. On considère souvent que la femme y est montrée hommasse. Mais on pourrait aussi dire en réalité que l’homme s’y fait femme, que l’un et l’autre perdent leur caractéristique humaine, deviennent tortue ou feuille séchée. En tout cas, chose à la fois ouverte et impossible à déplier. 

Éric Loret
Courrier du corps

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