La vie sexuelle des meubles

Les mots de notre quotidien, anodins ou loufoques, parfois nous font de loin un petit clin d’œil, pour nous inviter à aller y voir de plus près. Mot à mot, une chronique pour suivre à la trace nos mots et leurs pérégrinations imaginaires.

Devinette.

L’une est gironde, normande de préférence, féminine, je dirais même plus, matriarcale.

L’autre est exigu, coincé, il sent l’encaustique et le vieux domestique dégingandé.

Tout deux servent au rangement, mais chacun selon son rang et selon son genre, chacun renvoyant surtout, dans notre langage et notre imaginaire, à des perceptions bien singulières de notre intimité.

Avez-vous trouvé de quoi il s’agit ?

De l’armoire et du placard, bien sûr, deux humbles serviteurs qui, malgré une fonction commune, ne font pas bon ménage. S’ils nous en disent long sur les différences sociales et les rapports entre les classes, l’armoire et le placard nous renseignent également, et c’est ici ce qui nous intéresse, sur notre vie sexuelle.

Eh oui, l’armoire et le placard sont non seulement genrés mais aussi sexués. Ils révèlent, par leur emplacement dans la maison, par l’usage qu’on en fait, quelque chose de notre rapport au sexe et à ses pratiques, plaisantes et consenties, ou au contraire inavouables et bannies.

Suivez-moi donc dans un rapide vagabondage entre serviettes et torchons, balais, fanfreluches et jupons…

Commençons par signaler que l’armoire et le placard appartiennent à deux classes bien différentes. Ils jouissent, dans la maison, d’un statut et d’une place définis : la chambre à coucher pour l’une, la cuisine, la buanderie ou un simple couloir pour l’autre. L’on voit sans peine que la première est noble ou tout au moins bourgeoise, et le second de bien basse extraction. À l’armoire, la privauté douillette de la chambre, au placard, les communs.

Cette hiérarchisation sociale se retrouve dans le contenu de chacun : l’armoire, où l’on serre les draps, les nappes et les dessous féminins, parle d’aisance et de sensualité. Le placard aura droit aux brosses et aux serpillères, aux chiffons et aux produits malodorants : il dit, lui, la sueur et la besogne.

Et le sexe dans tout ça ? J’y viens. Il est normal, au vu du contenu, que quand on les ouvre, il n’en sorte pas la même chose. Autrement dit : que dans la langue française, l’armoire et le placard aient donné lieu à des expressions aux significations en tout point opposées.

Car qui sort de l’armoire, soit en catimini, quand le mari a le dos tourné, soit manu militari, c’est-à-dire contraint et forcé par le même mari ? L’amant, évidemment ! Le terme même d’amant nous dit qu’il est, de ce fait (il aime !) à-demi pardonné. Par la société, j’entends, par le mari cocu, c’est moins sûr.

Et à présent, qui sort du placard, qui fait son coming out car vraiment il n’en peut plus de se taire et de se cacher ? Eh bien, l’homosexuel ! Il est vrai que l’expression n’a plus de nos jours une acception aussi restreinte, mais c’est pourtant, très précisément, ce qu’elle a longtemps signifié : tous les dictionnaires vous indiqueront que sortir du placard s’applique de préférence à celui qui annonce publiquement une orientation sexuelle honteuse, inavouable, car tournée vers ceux de son sexe.

Il n’est donc pas anodin de sortir d’une armoire ou d’un placard. Devant le tribunal du sexe, à l’armoire ira l’indulgence, le non-lieu, et au placard, la potence.

L’armoire, on en conviendra, possède un délicieux parfum de marivaudage : elle invite à la complaisance, à la complicité. L’amant caché dans l’armoire, en chaussettes et en caleçons longs, sera, au pire, l’objet de blagues, fera un excellent sujet de vaudeville : somme toute, on en rit bien. L’amant, pour ainsi dire, fait partie des meubles, il a toute sa place dans la chambre à coucher conjugale.

À l’inverse, avec le placard, tout entaché de saleté et de bassesse, on ne plaisante pas. Rien de plaisant à l’intérieur, rien de bon, au contraire, des choses répugnantes qu’on aimerait y voir remisées à tout jamais, avec les torchons et les balais.

Il y a bien d’autres expressions de notre langue qui puisent, elles aussi, dans l’imaginaire sexuel de l’armoire et du placard. Ainsi, une armoire à glace désigne-t-elle un homme imposant, costaud, bien bâti. Il est curieux d’ailleurs de constater que l’association de ces deux objets somme toute féminins : l’armoire et le miroir, débouche sur l’image du gros musclé. Comme quoi l’armoire est un inépuisable réservoir de fantasmes : elle renferme, soigneusement pliées, les rêveries adultérines de la bourgeoise au foyer.

Et pour le placard ? Eh bien pour le placard, les choses ne s’arrangent pas. Car que signifie par exemple avoir un cadavre dans le placard ? C’est, encore et toujours, tâcher de garder secrète, tant bien que mal, une affaire scandaleuse, honteuse, qu’on ne voudrait surtout pas en voir sortir.

En somme :

Dans le placard : des homosexuels et des cadavres. Peu ragoutant, vous en conviendrez.

Dans l’armoire : des amants et des athlètes. Miam…

Il semblerait donc que l’imaginaire social se montre ici plus indulgent avec ces dames, que la permissivité sexuelle, une fois n’est pas coutume, soit de leur côté…

Détrompez-vous : il nous manque un espace de rangement où, cette fois, la femme sera irrémédiablement coupable.

Irrémédiablement ?

Irrémédiablement.

Lequel ?

Hé bien… le tiroir… Vous ne voyez pas pourquoi ? Je vous donne un indice : il s’y trouve un Polichinelle…

Jacqueline Phocas Sabbah
Mot à mot