Dans la ville ravalée

Depuis quelques jours, dans ma rue, se donne un étrange théâtre. Il se tient sur un échafaudage et se joue à tous les étages. Mais c’est le contraire d’à la Comédie française : relâche le soir quand les rideaux (de plastique) sont ouverts ; par contre, dans la journée, derrière les rideaux tirés, on devine et on entend la comédie du travail. Ça bosse et ça parle ; ça rigole et ça perce ; ça joue de la poulie et du marteau ; ça met la radio et parfois même, ça danse ; ça serre les dents dans les bourrasques. Toutes les langues se font entendre, et même sous la pluie glaciale qui trempe les âmes jusqu’à l’os, l’ambiance reste joyeuse. On ravale ma façade.

Je peux donc aussi regarder les coulisses du spectacle. Comme je travaille souvent chez moi, les ouvriers me tiennent compagnie : j’ai appris à reconnaître celui-ci ou celui-là, le son du marteau, plus ou moins épais sur tel ou tel matériau, et j’aime finalement les tubes des années 70 et 80 qui reviennent jour après jour sur la radio trop aiguë. Au début, je culpabilisais : honte de soi de l’intellectuel qui reste à la maison, ne fait “rien”, ne travaille ni de ses mains ni de sa peine, et se lève parfois, ce que les ouvriers font gentiment semblant de ne pas voir, quand ils commencent à travailler, après une heure de trajet. Mais une solidarité des murs a pris le dessus, une complicité d’immeuble, partagé le temps de quelques mois. Peut-être que les ouvriers apprennent à me connaître à travers mes habitudes, comme j’ai appris à les comprendre par leurs bruits et leurs gestes ?

Depuis, je marche le nez en l’air dans un Paris que je remarque mieux : le nombre d’immeubles en ravalement est effarant. Depuis 1959 et la création du ministère Malraux des Affaires culturelles, quand le fou du général décida d’un programme de restauration des façades noirâtres des bâtiments publics, il semble qu’on se soit donné le mot. La chasse au gris bat son plein. Il n’y a plus un pan de mur qu’on veuille laisser tranquille. Le cycle du ravalement s’est tellement accéléré que les colonnes de Buren n’ont tenu que vingt ans avant restauration, et qu’un immeuble au bout d’une rue est à peine redevenu neuf qu’à l’autre bout on s’empresse de construire l’échafaudage d’un nouveau. Cette obsession du net, cette phobie du sale, cette maladie du poli, ressemblent à la dictature du goût urbain contemporain : que surtout plus rien ne dépasse. On entre, par l’échafaudage et le ravalement, dans l’hygiène de la ville blanche.

Antoine de Baecque

Imprimer Imprimer