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Un marcheur à New York. Journal d’exploration urbaine (hiver 2016-2017)

J’ai fait une belle balade aujourd’hui, en allant marcher sur le Brooklyn Bridge. Je n’avais jamais fait ça… C’était très beau, en partant dans le froid encore enneigé, pour récupérer la tombée du jour pile poil au milieu du pont, avec les deux skyline qui s’illuminaient des deux côtés de l’East River. 

L’aspect monumental du pont est contrebalancé par l’aspect fragile de la petite trace qui dessine un sentier de bois au milieu, au-dessus de l’intense circulation. Ça tremble, ça vibre, on est dans l’hyper urbain ; en même temps, on reste suspendu au-dessus de rien sur de simples lattes de bois, un plancher comme on n’en voit plus, d’origine. Les Américains savent faire ça, les matériaux brut, sans chichi, béton d’un côté, bois de l’autre, ou pure façade de verre. Le reste, c’est souvent, au contraire, le pire : du faux-marbre, du contreplaqué et du toc. Toujours ces grands écarts…

Je ne l’imaginais pas si vieux ce Brooklyn Bridge, inauguré en 1883, le plus ancien pont suspendu des États-Unis ! C’est aussi une des vertus de la matérialité que j’évoquais à l’instant : elle vieillit bien, donc longtemps ; elle vieillit longtemps, donc bien. Et l’ingénieur du pont, le génial Roebling, qui, après avoir dessiné tous les plans, meurt sur le chantier d’un accident survenu quasiment le premier jour d’un travail d’édification qui va durer quatorze ans… Tout cela est pas mal expliqué sur lourds panneaux de fonte en ronde-bosse lorsqu’on arrive au second pilier, avant de descendre sur Brooklyn. 

J’ai mis un pied à Brooklyn, symboliquement, et je suis reparti dans l’autre sens : aller-retour, cela fait tout de même presque quatre kilomètres. Dessus, le principal danger ne sont pas les voitures, qui circulent à l’étage en dessous, mais… les vélos. Il y a deux voies étroites réservées, l’une pour les piétons à droite (dans le sens Manhattan/Brooklyn), l’autre pour les vélo à gauche ; mais… il y a beaucoup de monde qui marche, pas mal de touristes, donc ça déborde et ça flâne d’un côté, il faut marcher avec ça ; et de l’autre les vélos sont des « Brooklynois » qui vont vite, rentrent chez eux, ces samouraïs dont je parlais à propos des cyclistes new-yorkais… Et la rencontre des deux fait parfois des étincelles. D’ailleurs, il y a, stationné en haut du pont, deux voiturettes électriques (si si, ils ont aussi des voiturettes électriques !) du NYPD pour régler les conflits et les invectives… 

Il y avait aussi, avant et après le Brooklyn Bridge, l’aller-retour à pied jusqu’au pont, soit une autre heure de marche, en descendant du nord au sud en suivant Mulberry Street et Lafayette Street, à travers Little Italy, qui brillait comme une décoration de Noël, puis Chinatown la déglinguée, et le Columbus Park plein d’enfants jouant au freesbee, avant le quartier administratif aux immenses bâtiments de fantasme romain, mi-antiquité mi-fascisme, on ne sait pas trop… et le « petit » City Hall perdu au milieu de tout ça comme une pâtisserie un peu surannée. 

Au retour, remontant vers le nord, voici une surprise familière, un gâteau bien ancien (remontant à la fin de l’Ancien Régime), qui m’a rappelé au bon souvenir de Paris : des galettes des rois en devanture de Kayser, le boulanger de la rue Montorgueil ! Il y a de nombreuses boulangeries Kayser à Manhattan, sans doute plus qu’à Paris, et c’est le must : la queue devant chacune pour la galette des rois so french – la coutume, inconnue ici, est d’un exotisme très chic !

Ce matin, couverture neigeuse abondante, grand soleil, je vais au tire-fesses… La neige tient avec le froid intense et mordant (– 10) qui s’est abattu sur Manhattan. La neige est tombée hier, samedi, dans la nuit ventée, soufflant derrière les stores, puis quasi toute la journée, par bourrasques réfrigérantes, mais n’immobilisant pas tout à fait la circulation des automobiles, imperturbables même si elles roulent moins vite. Les piétons, quant à eux, n’étaient pas si nombreux à braver la tempête. J’ai voulu le faire, bien m’en a pris : une belle traversée de Central Park, une forêt transformée en grand nord canadien où auraient pu surgir des trappeurs, un grizzli, des élans. Non, rien de tout cela, mais une immense et virile statue de la Pologne, en grande femme médiévale à couettes, tenant dans ses mains, dressée sur son cheval, deux longues épées pointues. Le monument de bronze (dû à Ostrowski, en 1939, représentant le roi de Pologne Jagiełło, qui défait les chevaliers teutoniques à Grunwald en juillet 1410…) m’est apparu au milieu de la tempête de neige comme une révélation : entre la Pologne et l’Allemagne, que d’histoire et de conflits accumulés, remember la coupe du monde de foot 1974 et la victoire à l’arrachée des teutons… 

Frigorifié et couvert de neige de la tête aux pieds – je n’ai pas les godillots faits pour ça –, je me suis réfugié dans un Pain Quotidien vers Columbus Circle, réchauffé par un bon bol de soupe aux lentilles. Le retour, par la 6e avenue fut assez redoutable pour l’équilibre, car je voulais marcher vite afin de me réchauffer ; j’y suis arrivé presque sans encombre.

Antoine de Baecque
Degré zéro

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