La Grande Marche

À l’occasion de la Nuit de la traduction organisée par la Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale le 24 mai 2019 aux Plateaux Sauvages, à Paris, délibéré publie des extraits des pièces lues ce soir-là.

 

La Grande Marche

 

de Wolfram Lotz
Traduit de l’allemand
par Sofiane Boussahel
 

 

L’auteur et le texte sont représentés en France et dans l’espace francophone par L’Arche éditeur.
 
La Grande Marche est une déclinaison en trois grandes parties du théâtre que Lotz appelle de ses vœux : le théâtre impossible. Présentée comme une critique de l’économie de la culture, son écriture travestit le discours politique et le discours de la théorie dramatique sous le vernis de l’ironie et du grotesque.
1ère partie : “Sur la Fraction armée rouge ou quelque chose d’autre”
2e partie : “Venez et mangez”
3e partie : “La Critique de la raison pure de Lotz”

 

 

Un poste de télévision doit être disposé à l’entrée de la salle. On peut y lire la phrase suivante avant la représentation (les trois lignes ci-après correspondent aux trois séquences de texte à diffuser l’une après l’autre) :


La plupart des gens de théâtre sont

(il y a des exceptions, bien sûr)

des têtes de cons.

 

Au cas où cette phrase ne devrait être diffusée, ou bien au cas où elle ne s’accorderait pas avec le thème de la soirée, on pourra opter pour cette autre phrase, selon la configuration indiquée plus haut :


Pour tout

on a toujours

un hérisson au frais.

 

 

PROLOGUE

 

Anna l’enfant entre sur scène par la gauche. Elle porte une petite robe et s’est fait une queue de cheval qui jaillit de sa tête (comme un petit palmier).

ANNA L’ENFANT.–Maintenant, je vais dire le prologue. Ça fait comme ça :

Le théâtre est un lieu dans le monde.
Le monde est un lieu dans l’univers.
L’univers est une fosse remplie de merde
je trouve.

Ma mère dit :
Ta chambre est en désordre !
Va la ranger !
Mais je ne la range pas.

Le théâtre est un point dans le temps.
Le monde est un point dans le temps.
Dans le monde on trouve
des humains et des animaux
et c’est pour cela qu’au théâtre on trouve aussi
des humains et des animaux (de différentes sortes).
Ce sont des petits points dans le temps
et ils ont des yeux, des poils et des oreilles
(pas tous).  

Ma mère dit :
Ta chambre est en désordre !
Va la ranger !
Mais je ne la range pas.

Ma mère dit :
le théâtre est un point ou un lieu
ou que sais-je
mais il est comme le monde
et le monde est comme il est
et on appelle ça la réalité.
Et maintenant, va ranger ta chambre !
Mais je ne la range pas
et d’ailleurs, je ne la crois pas !

Anna l’enfant quitte la scène en sautillant.

 

 

1

SUR LA RAF OU N’IMPORTE QUOI D’AUTRE

 

Une comédienne entre en scène accompagnée de Lotz. Lotz peut être joué par Wolfram Lotz en personne ou bien par un acteur très gros. Dans ce cas, la comédienne devrait être jouée par une personne anorexique. Lotz tient dans sa main droite une anguille surgelée qui ne doit jouer aucun rôle dans la scène et à laquelle la gestuelle de l’acteur ne doit se référer en aucune manière.

LA COMÉDIENNE.– Monsieur Lotz, bonjour. Vous avez… ou je peux peut-être dire « tu » ?

LOTZ.– Oui, « tu », avec plaisir.

LA COMÉDIENNE.– Alors c’est toi qui as écrit la pièce et donc cette scène, là, qu’on est en train de jouer tous les deux. Et le théâtre t’a précisé un cahier des charges : il fallait que ce soit quelque chose de politique, et donc aussi qu’il soit question de résistance ?

LOTZ.– De résistance, c’est cela, et ça devait aussi être en rapport avec l’actualité…

LA COMÉDIENNE.– Et quel est ce rapport avec l’actualité dans cette scène ?

LOTZ.– Ben, justement, c’est un peu le problème. Je voulais écrire sur autre chose, c’est-à-dire sur la résistance dans un sens plutôt métaphysique. C’est-à-dire sur le fait que la tradition occidentale nous présente la mort comme inéluctable, et que je trouve au contraire qu’il faudrait la dépasser…

LA COMÉDIENNE.– Ah, si seulement !

LOTZ.– Eh bien justement, je crois qu’il serait possible de la dépasser, ou autrement dit, que ce ne serait plus du tout impossible…

LA COMÉDIENNE.– Mais il faudrait quelque chose de plus en rapport avec l’actualité.

LOTZ.– À vrai dire, j’ai longuement réfléchi, mais je ressens toujours… comment dire… un certain malaise quand je dois traiter des thèmes très actuels, parce que justement ils ne restent pas actuels très longtemps. C’est pour cela que j’ai pensé à la RAF.

LA COMÉDIENNE.– Tout à fait, c’est un thème très prisé au théâtre.

LOTZ.– Oui, bon,ce n’est pas vraiment actuel, mais ça garde quand même une certaine actualité, on n’arrête pas d’en entendre parler.

LA COMÉDIENNE.– Donc ça veut dire qu’en fait nous deux, dans cette scène qu’on est en train de jouer, on parle de la RAF. 

LOTZ.– Oui.

Un temps.

LA COMÉDIENNE.– Et de quel aspect de la RAF sommes-nous en train de parler ?

LOTZ.– Je ne sais pas trop. Je ne sais pas grand-chose non plus sur la RAF, j’ai vu quelques documentaires à la télé, mais je trouve qu’il est difficile d’en dire quelque chose. Enfin, je veux dire par-là qu’on peut, bien sûr, raconter un tas de choses sur la RAF, mais il faut quand même aussi y avoir réfléchi un peu avant, si l’on veut éviter de débiter n’importe quoi.

LA COMÉDIENNE.– Oh non, surtout pas !

LOTZ.– Bon, et on m’a dit que les scènes devaient en plus être courtes et directes, et donc dans ces conditions, on ne peut pas développer si facilement un thème aussi complexe, parce que les scènes deviennent vite trop longues, et d’ailleurs, même cette scène, j’ai essayé de la faire aussi courte que possible.

Lotz quitte la scène, parce que c’est comme ça. Au même moment, on actionne une machine à pluie à l’avant-scène (attention à ne pas mouiller le public), on met en marche un stroboscope et des feuilles de papiers projetées par un gigantesque ventilateur volent depuis le côté jardin en produisant un effet apocalyptique. Côté cour, une machine à brouillard envoie de la fumée sur la scène. Une musique forte et dramatique retentit, de sorte que la scénographie émeuve le spectateur. On devra cependant se garder de projeter des images sur une toile.

LA COMÉDIENNE.– Nous accueillons à présent le président du Conseil d’administration de la Deutsche Bank : Josef Ackermann !

Josef Ackermann entre en scène. Il s’agit du vrai Josef Ackermann.

LA COMÉDIENNE.– Bienvenue !

ACKERMANN.Merci beaucoup et bonjour !

LA COMÉDIENNE.– Monsieur Ackermann, vous voit-on souvent au théâtre ?

LA COMÉDIENNE.– Parce qu’on y dit des vérités qui dérangent ?

ACKERMANN.– Non, en fait, c’est que… je ne voudrais pas insister lourdement… Mais vous savez, nous autres, dans notre travail, on a très peu de temps, et c’est pour ça qu’en tant que personne, je vais rarement au théâtre.

LA COMÉDIENNE.– Vous ne trouvez pas qu’il y a comme un fossé étrange dans le fait qu’on vous voit si souvent au théâtre en tant que personnage, mais si peu en tant que personne ? N’a-t-on pas le sentiment, dans ce cas, qu’on devrait aller plus souvent au théâtre en tant que personne, quand on y est encore plus souvent comme personnage ?

ACKERMANN.– Écoutez, je ne sais pas. Mais comprenez-moi bien : j’aimerais bien aller au théâtre de temps en temps ! Je n’ai vraiment rien contre le théâtre ! 

LA COMÉDIENNE.– Bien que le théâtre soit la dernière institution critique ?

ACKERMANN.– Non, oui, enfin… je n’ai rien contre, mais simplement, j’ai rarement le temps. Sinon, je m’intéresserais sûrement plus au théâtre.

LA COMÉDIENNE.– Mais pour l’opéra, vous en avez, du temps et de l’intérêt !

ACKERMANN.– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

LA COMÉDIENNE.– Vous avez dit dans une interview que vous chantiez parfois La Traviata sous la douche !

ACKERMANN.– Oui, j’ai déjà raconté ça lors d’une interview, c’est vrai.

LA COMÉDIENNE.– Donc vous préférez l’opéra, peut-être parce qu’il est moins politique et bien moins engagé que le théâtre contemporain ?

ACKERMANN.– Non, enfin, ce n’est pas tout à fait ça.

LA COMÉDIENNE.– Mais dites-moi, ce n’est tout de même pas un hasard que vous chantiez de l’opéra quand vous prenez votre douche !

ACKERMANN.– Non, un hasard, enfin, ça me fait plaisir, tout simplement !

LA COMÉDIENNE.– Mais le plaisir, d’une certaine façon, ça veut aussi dire qu’on se facilite la vie !

ACKERMANN.– Oui, ça veut peut-être dire ça aussi, mais c’est comme ça.

LA COMÉDIENNE.– Vous essayez donc de refouler le théâtre contemporain !

ACKERMANN.– Non, simplement, je n’y pense pas quand je prends ma douche.

LA COMÉDIENNE.– Mais justement, c’est du refoulement !

ACKERMANN.– Euh non, pas du tout !

LA COMÉDIENNE.– Je suis désolée d’avoir à vous poser des questions aussi dures, mais au théâtre, on est politique, et vous n’êtes pas sur une plate-forme autopromotionnelle !

ACKERMANN.– Mais bien sûr, on est tout à fait d’accord sur ce point ! Je voulais juste simplement dire…

LA COMÉDIENNE.– Mais on vous voit souvent au théâtre et, d’un autre côté, vous chantez La Traviata sous la douche ! C’est tout de même étrange, comme fossé !

ACKERMANN.– Bien sûr, mais on ne me voit pas souvent au théâtre, parce que je n’ai pas beaucoup de temps, c’est seulement comme personnage qu’on me voit souvent au théâtre !

LA COMÉDIENNE.– Bien sûr, mais enfin, vous êtes un personnage !

ACKERMANN.– Bien sûr, mais maintenant seulement, pas en vrai !

LA COMÉDIENNE.– Bref, quoi qu’il en soit, ici, l’autoréférence, c’est terminé, on est dans l’action politique ! Pourquoi chantez-vous – comme personnage ou en vrai, peu m’importe – pourquoi chantez-vous de l’opéra sous la douche, et pas du théâtre contemporain ? 

ACKERMANN.– Mais parce que le théâtre contemporain, ça ne se chante pas !

LA COMÉDIENNE, indignée.– Voilà bien une affirmation de quelqu’un qui ne s’y connaît pas : bien sûr qu’il y a aussi de la musique, mais je constate que vous vous en faites une fausse idée, sûrement parce que vous n’allez pas souvent au théâtre !

ACKERMANN.– Bon, c’est fort possible, pour des raisons de temps, je n’ai pas souvent la possibilité d’aller au théâtre, et on y chante en effet peut-être plus que ce que j’ai vu jusqu’à présent !

LA COMÉDIENNE.– Même si dans le théâtre contemporain, ce n’est vraiment pas le chant le plus important, mais qu’on essaie d’être politique !

ACKERMANN.– Oui, je sais.

LA COMÉDIENNE.– Et malgré ça, sous la douche, vous ne chantez que de l’opéra – alors que vous le savez ?

ACKERMANN.– Oui.

LA COMÉDIENNE.– Cela prouve un manque d’intérêt certain pour les questions sociales et politiques !

ACKERMANN.– Bref… Peu importe.

LA COMÉDIENNE.– Alors, je dois vous demander de bien vouloir quitter la scène ; nous voulons maintenant faire ici du théâtre politique !

ACKERMANN pousse un soupir.– Ok. Il s’en va.

On entend l’Internationale (en version techno).

LA COMÉDIENNE.– Je me réjouis à présent d’accueillir Hamlet de Shakespeare !

 

[…]

 

Le regard du traducteur sur la pièce : 
La Grande Marche est une déclinaison en trois grandes parties du théâtre que Lotz appelle de ses vœux dans l’appendice intitulé « Discours sur le théâtre impossible » (voir plus bas). Présentée d’emblée comme une critique de l’économie de la culture, l’écriture dramatique de Lotz travestit le discours politique et le discours de la théorie dramatique sous le vernis de l’ironie et du grotesque. Les rôles sont clairement distribués : une comédienne, l’auteur en personne, le président du Conseil d’administration de la Deutsche Bank, Hamlet, le président du Syndicat des employeurs, « deux comédiens laids de sexe masculin », un gros comédien, Patrick S. de Zwenkau près de Leipzig, le metteur en scène, un serpent géant qui caricature à lui seul toute une tradition de l’allégorie théâtrale et du théâtre politique engagé, « vingt-et-un enfants mongoliens » qui dévastent le théâtre et en chassent le public, la mère de l’auteur, Lewis Thornton Paine, Bakounine, et toujours en dialogue avec la comédienne, la figure mythologique de Prométhée, accompagnée de sa cinquantaine de Néréides, sans oublier la voix d’un ordinateur. Les indications scéniques, souvent absurdes (le buffet de salades de pâtes décrit avec une méticulosité confinant à l’abstraction, les escalators disposés bout à bout « comme sur les dessins de M.C. Escher »), et les nombreuses intentions introduites dans les descriptions jusqu’à les rendre consubstantielles au propos dramatique, ajoutent à la richesse du texte et à ses nombreuses implications. Discours théorique, donc, citations implicites, récitations de slogans et répétitions rythmées se font place tour à tour.
Ode vibrante à la négativité dans le traitement de la réalité au théâtre, appel à la restauration des droits de la fiction, seule véritable garante d’une vérité à la hauteur des espérances de la jeune création dramatique, l’appendice apparaît tel un prolongement de la lecture d’un billet illisible, griffonné par l’auteur et remis à sa mère à la toute fin de sa pièce, mot énigmatique commenté par l’une des protagonistes : « Tout ça, c’était pour rien ? »
Le titre de la pièce semble évoquer tout à la fois Mao Zedong et le passé militaire de l’Allemagne. Il est développé en un programme esthétique projeté à l’entrée de la salle sous forme de slogans : les gens de théâtre s’y voient qualifiés de « têtes de cons » et invités à garder « un hérisson au frais » pour toute occasion. La pièce est dédiée à Felix Leu, improbable poète tétraplégique de la 3e partie de la pièce. Celle-ci s’articule en trois parties consistant en une conversation ininterrompue entre une comédienne jouant les présentatrices d’un show télévisé (ou d’une table ronde sur le théâtre contemporain) et une galerie complète de personnages célèbres et moins célèbres (qui peuvent être des personnes réelles, la confusion étant soigneusement entretenue).
Si l’auteur se garde bien de s’avancer quant à la faisabilité technique de son projet dramatique, les rôles sont clairement distribués dans la pièce. Fruit d’une incarnation du mot dans l’instant (l’auteur ne se voit-il pas reprocher par sa propre comédienne, dans La Grande Marche, de donner des manuscrits tapés à la machine à écrire ?), le mot dans le théâtre de Wolfram Lotz se heurte à la résistance du corps, en particulier celui du comédien, dans un chassé-croisé perpétuel entre la réalité et la fiction, entre l’en-soi et le pour-soi du mot et son rapport au sensible et au corps : la langue de Lotz produit un bégaiement salutaire, de ceux qui laissent entrevoir un possible futur du théâtre, une fin de non-recevoir adressée à toutes les apories esthétiques. Il s’agissait dans le travail de traduction de s’efforcer de transposer la spontanéité d’une langue se voulant simple et orale sans être relâchée, rendre en français la charge explosive de son objectivité feinte, la mécanique d’un humour aux ressorts d’une simplicité trompeuse.
Sofiane Boussahel

 

La Grande Marche de Wolfram Lotz 
Titre original : Der große Marsch
Date d’écriture : 2010
La pièce a été créée au Ruhrfestspiele Recklinghausen, en mai 2011, dans une mise en scène de Christoph Diem (production du Saarländisches Staatstheater Saarbrücken) :

Der große Marsch (La Grande Marche) de Wolfram Lotz, mise en scène de Christoph Diem (2011)

Pièce en 3 parties précédées d’un prologue. 
Personnages : 13 hommes, 2 femmes, 1 enfant, 1 groupe de vrais bénéficiaires des minimas sociaux, 21 enfants mongoliens, 50 femmes de grande beauté. (Répartition des rôles variable.)
Durée approximative : 90 minutes

La Grande Marche a été traduite avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, Centre international de la traduction théâtrale. Le texte de la pièce, inédite en français, peut être commandé ici

Wolfram LotzWolfram Lotz est né à Hambourg en 1981 et a grandi dans la Forêt-Noire. Il suit un cursus d’études en lettres modernes, en théorie des arts et sciences des médias à l’Université de Constance, puis d’écriture littéraire au Deutsches Literaturinstitut de Leipzig. Outre ses textes de théâtre, il est l’auteur de pièces radiophoniques, de poèmes et de textes en prose. Il a reçu plusieurs prix et récompenses, entre autres : le Prix du public du Stückemarkt des Berliner Theatertreffens pour Der große Marsch en 2010, le Prix Kleist d’encouragement (« Kleistförderpreis ») décerné aux jeunes auteurs dramatiques pour cette même pièce, puis le Prix littéraire d’encouragement de la Ville de Constance en 2011. Wolfram Lotz est désigné Découverte de l’année par le jury du magazine Theater Heute la même année. En 2012, après le succès de Einige Nachrichten an das All, il reçoit le Prix d’écriture dramatique du Cercle culturel de l’économie allemande (“Dramatikerpreis des Kulturkreises der Deutschen Wirtschaft”) et en 2013 le prix de Kassel pour la littérature comique (Kasseler Förderpreis für Komische Literatur”). En 2015, Die lächerliche Finsternis a été invitée aux Berliner Theatertreffen. À sa création en 2014, la pièce s’est retrouvée à l’affiche de six théâtres : l’Akademietheater de Vienne, le Thalia Theater de Hambourg, le Deutsches Theater de Berlin, et puis Wiesbaden, Essen et Lucerne. En 2015, Lotz est désigné par le magazine Theater Heute comme dramaturge de l’année pour sa pièce Die lächerliche Finsternis (Ridicules ténèbres). Chloé Brugnon et Mikaël Serre ont traduit en français et présenté Einige Nachrichten an das All sous le titre Quelques messages pour l’univers à la Comédie de Reims.
Sofiane Boussahel se forme à la traduction littéraire au Centre européen de traduction littéraire (Bruxelles) après des études de musicologie et un master en études germaniques. Son intérêt pour l’écriture théâtrale se nourrit de son expérience de dramaturge, au sein notamment des maisons d’art lyrique, et de ses recherches sur l’opéra.

 

 

APPENDICE

DISCOURS SUR LE THÉÂTRE IMPOSSIBLE

 

Frères et sœurs,

On a essayé de nous faire croire que le temps s’écoulait de manière linéaire. Cela est vrai, mais nous n’y croyons pas !

On a essayé de nous faire croire que tout objet tombait du haut vers le bas. Cela est vrai, mais nous n’y croyons pas !

On a essayé pendant des siècles de nous faire croire que nous devions mourir. Même si cela est vrai, nous n’y croyons pas !

Les saucissettes de vérité qu’on grille pour nous, plus question de les manger. Ne soyons plus garde-barrières, garde-bœufs ou bécasseaux à échasses devant les conditions de la vie, car notre vie, frères et sœurs, c’est ça, là. Nous détenons le droit de décider des conditions de notre vie et non pas seulement de ce que nous ferons après le bal de promo du bac, menuisier ou charpentier.

Pourquoi, vous demandé-je, pourquoi devrions-nous mourir ?

On a essayé de nous faire croire que la vie ne valait la peine d’être vécue que dans la mort. Quelle cornichonnerie !

Et au cas où il faudrait quand même qu’on meure, ce dont je doute, car ce sont des foutaises, nous devons avoir le droit d’en décider nous-mêmes. Je ne veux pas mourir et je ne veux pas que mes deux chats Samuel et Gratienne meurent s’ils n’en expriment pas eux-mêmes la volonté : mes chats n’ont pas envie de mourir !

Mais la réalité, donc ! clament nos idéologues de l’existant. La réalité n’est rien moins que ce qu’elle est !

Mais même si ce qu’ils disent est vrai, ce n’est pas une raison suffisante pour qu’on y croie !

Pourquoi faudrait-il accepter que la réalité décide des conditions de notre vie ? N’y a-t-il rien de plus important que de savoir si avant de mourir nous mangerons du chou rouge ou de la choucroute ? Si avant que le cancer ne nous explose les viscères, nous regarderons des talk-shows ou des documentaires ?

Non, non, et non ! 

Écrire, c’est revendiquer une autonomie à l’égard du monde ! Il faudrait que nous en ayons pleinement conscience. Quand nous écrivons, nous ne faisons pas que reproduire le monde (comment cela serait-il possible, d’ailleurs), mais nous esquissons des propositions, des changements et des revendications, en voyant le monde non pas tel qu’il est, mais plutôt tel qu’il se dédie à nous, tel qu’il pourrait être si on nous laissait, tel qu’il ne serait pas, ne sera jamais. Quand nous écrivons, nous propageons de la fiction ! La fiction est notre main gauche qui cueille maladroitement les beaux fruits du cageot de la réalité – des fruits qui sans doute nous attendent sur un arbre ou, peut-être bien, sur une corde à linge, ou encore entre les griffes d’un oiseau dodu et joyeux qui, si nous avons de la chance, nous rendra quelques visites de courtoisie. Quoi qu’il en soit, nous voulons cueillir ces beaux fruits ! Qui êtes-vous pour nous interdire de cueillir ces fruits ? Pour menacer de nous chasser du paradis ? Nous ne sommes pas au paradis ! Nous voulons manger des fruits, des tonnes de bons fruits ! Allons-y, c’est parti !

Il existe un lieu ! Frères et sœurs, il existe un lieu ! Vous savez que je veux parler du théâtre. Le théâtre est un lieu où se croisent la réalité et la fiction, le lieu où réalité et fiction s’affolent tous les deux dans une collision sacrée. Le théâtre est le mont Armageddon !

Que sont les pièces de théâtre, sinon des chemins qui conduisent à la réalité ?

Le théâtre est un lieu dans lequel la fiction se change en réalité. Oui, oui, mais alors faisons cela aussi !

« Y a plus qu’à ! » crient les Martin Bridou de l’existant. Mais ça, frères et sœurs, c’est un mensonge, et je vous demande de ne pas le prendre au sérieux.

Car la fiction que tous ces hérons à gland écrivent pour le théâtre n’est pas un art autonome. Ils prennent soin au préalable de faire correspondre la fiction à la réalité, en sachant parfaitement que la fiction se posera sur la piste d’atterrissage de la réalité. Ainsi, ils sacrifient la fiction sur l’autelalanlère de la réalité. Or, la réalité ne doit pas commander à la fiction : la fiction doit changer la réalité ! Sommes-nous sinon vraiment animés du désir de mourir ? La réalité est-elle si parfaite ? Quelle question stupide : car non, bien sûr que non, elle est insuffisante, la réalité est un soulier troué que nous n’allons pas enfiler de sitôt !

Ce que nous devons exiger dans nos pièces de théâtre :

que les arbres fleurissent en hiver,

que la route cesse de finir où commence le champ,

que la bombe implose,

que la fumée monte avant que le feu ait pris,

que la mousse verte verte nous pousse sur la tête,

que le pélican aboie,

que nos crachats volent en l’air,

de pouvoir voyager dans le temps, à travers champs, comme dans l’espace,

que la mort ne soit plus valable, qu’on ne nous enlève plus

notre seul et unique bien : notre vie.

Frères et sœurs, le théâtre impossible est possible !

Vous n’avez aucune raison de me croire, mais croyez-moi quand même !

Au nom de la franchise, de la France des Francs-Comtois, de la fraîcheur de vivre, du camembert et du Kâma-Sûtra :

Le théâtre de l’impossible est possible, malgré tout et justement pour cette raison !

Mais gardons-nous de croire que cela pourrait réussir. Gardons-nous de croire que si on réussissait, cela voudrait dire qu’on a réussi. Si on réussit à changer la réalité, c’est qu’on a une fois de plus échoué, qu’il faut surmonter la réalité pour pénétrer dans l’éternité !

Dans nos projets, nous n’avons pas le droit de faire comme s’il y avait une planche de salut à atteindre, sur laquelle nous pourrions nous reposer, comme sur une bouillotte recouverte de tissu-éponge.

Le théâtre impossible est un effort permanent !

Le théâtre impossible est l’échec sans cesse répété d’un futur prometteur, l’inlassable fuite en avant dans le passé !

Le théâtre impossible s’adresse à l’homme, mais aussi à mes chats et aux autres animaux (les petits et les grands) !

Ce n’est pas accepter les choses telles qu’elles sont ! C’est vouloir qu’elles deviennent telles que nous les voulons ! C’est comme ça ! Et puis ce n’est pas ça du tout !

Wolfram Lotz, automne 2009

 

La Nuit de la traduction