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Un marcheur à New York. Journal d’exploration urbaine (hiver 2016-2017)

La vie à New York est agressive car très chère, déconnectée de la vie réelle des prix. Même Paris, qui n’est pas une ville donnée, fait office de sous-préfecture de province de ce côté-là. Le moindre yaourt vaut 5 dollars et tout bout de pain au moins 4. Le système d’approvisionnement en bouffe de luxe rationalisée sous plastique des célibataires de Manhattan, qui ne font jamais à manger, en est arrivé à une échelle des prix délirante, qui a des effets sur tous les aliments, même les plus courants. Les « deli », où l’on peut trouver des plats chauds à toute heure du jour et de la nuit, avant, c’était donné ; désormais, l’assiette de chili con carne coûte une douzaine de dollars. Et cela se répercute sur les nourritures exotiques autrefois très bon marché, qui se sont manhattanisées à grande vitesse : un plat au camion chinois dans la rue, en face de la bibliothèque de NYU, c’est au minimum 8 dollars.

Aujourd’hui, direction Tribeca, avec passage par le nouveau Soho, en descendant par Mercer Street, et d’immenses magasins de fringues de luxe et des restaurants chic sur le même modèle : en briques, tout en profondeur, parfois à perte de vue, et un étalage d’un faste inouï sur quelques blocs. C’est assez impressionnant, même si personnellement je trouve ça dérisoire, une sorte d’avenue Montaigne bohème.  

En revenant vers six heures et demie, il s’est mis à neiger : mes premiers flocons de l’hiver sont new-yorkais ! Ça voletait bien, et dru, sur une petite heure, tout le long du chemin du retour. En arrivant à l’appartement, dans le jardin devant le jardin sous mes fenêtres, il y avait une petite couche de neige. Le grand écureuil de béton, dans l’herbe devenue blanche, semblait abandonné. Ses copains les vrais s’étaient réfugiés dans leurs arbres. Comme c’est dimanche, avec cette pellicule de neige, c’est très calme.

Cela fait une semaine que je suis à New York, et désormais trois jours que je n’ai pas ouvert la bouche, pas une parole, sauf à moi-même de temps en temps, ou trois mots pathétiques d’anglais pour passer commande : « minestrone soup, please », ou « sides of hummous »… Demain, je ne pense pas non plus retrouver la parole, encore une journée muette en perspective. Mardi, je déjeune avec un collègue de NYU, et je ne sais pas si je saurai encore parler… Mais après, c’est le grand saut dans le vide du grizzli urbain… tandis que la ville, elle, fêtera Noël hystériquement… Ce journal est donc mon dernier lien avec la vraie civilisation, celle de l’écriture.

Dès le lendemain, il fait tout d’un coup très doux, c’est très étrange : des écarts thermiques d’une amplitude dont nous n’avons pas l’habitude dans les capitales de la civilisation tempérée. Beaucoup de gens sont mêmes en tee-shirt. Je ne vais pas jusque là, mais je profite du redoux pour tenter une longue marche un peu particulière : relier Bryant Park, un havre d’arbres biscornus au croisement de la 42e rue et de l’Avenue of The Americas, dans un des coins les plus denséments construits de la planète, en pratiquant ce que j’appellerai des « traversées d’avenues ». L’idée est de profiter de toutes les ambiances contrastées des différentes avenues du cœur de Manhattan, en changeant d’axe tous les 6 ou 7 blocs. 7 blocs sur la 7e, 7 blocs sur la 6e (Americas), 7 blocks sur la 5e, 7 blocs sur Broadway, etc. Pour voir les différences et les ressemblances. Quelle que soit l’avenue, il s’agit toujours du même genre de marche en suivant les artères-canyons, mais les contrastes sont intéressants : la 7e est un peu bohème, la 6e très affairée, avec beaucoup de magasins différents, sans vraiment d’unité, la 5e est la plus monumentale, Broadway la plus populaire, mais avec de forts et brusques changements de style : on passe tout d’un coup des boutiques cheap à Times Square et au plus clinquant, enfin viennent Madison Avenue, la jumelle de la 5e en un peu plus terne et moins touristique, puis Park Avenue, la plus ennuyeuse, figée dans ses immeubles de bureaux. Et retour, suivant le même principe, mais un peu plus à l’est. Raté, de ce côté c’est moins amusant et diversifié : qu’on soit sur la 4e, la 3e ou la 2e, c’est à peu de chose près la même chose… Alors j’ai fini par un recentrage sur University Place, celle que j’aime le mieux parmi les avenues, la plus NYU, je m’y sens chez moi. Mais elle est assez courte, prolongeant simplement Madison jusqu’à Washington Square.

Antoine de Baecque
Degré zéro

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