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Un marcheur à New York. Journal d’exploration urbaine (hiver 2016-2017)

Une vieille amie, Philippa Wehle, qui fut en son temps la correspondante new-yorkaise de Jean Vilar au Festival d’Avignon, puis qui y a fait venir le Living Theater, Bob Wilson, Merce Cunningham, et toute l’avant-garde des années 70, m’attendait vers 18h30 sur le seuil de son appartement pour un verre et un dîner. Je suis parti deux heures plus tôt pour faire le chemin à pied. De la 4e rue, où je vis (sur Bleecker), à la 105e où elle habite, dans un bel immeuble 1900, cela fait une bonne petite trotte tout au long de Broadway exactement. Ce fut parfait : le temps était idéal pour la marche, ni trop froid ni trop chaud, j’allais bon rythme, souvent aidé par la synchronisation des feux, ou parfois la suppléant en courant, à certains moments arrêté mais en profitant pour souffler et récupérer. J’ai compté autour d’une bonne minute par bloc, et le compte est bon : 101 blocs + le décalage d’est en ouest de Broadway depuis la 4e avenue ou je suis jusqu’à la 11e à laquelle correspond West End avenue où habite Philippa, c’est-à-dire 7 avenues, donc en gros une quinzaine de blocs = 116 blocs, soit deux heures de marche rapide… 

J’ai aussi compris à cette occasion une autre arithmétique essentielle à la circulation en ville : les rues impaires vont vers l’ouest, les paires vers l’est, et les avenues… ça dépend… ; la 5e avenue détermine l’est et l’ouest, puis c’est Broadway sous Washington Square où s’arrête la 5e ; quelques rues circulent dans les deux sens, la 14e, la 23e, la 34e, la 42e, la 49e, la 57e, la 65e, la 72e, la 79e, la 86e, la 96e, et la 106e (et plus au sud Houston et Canal Street). Après, au-dessus, c’est l’inconnu pour moi, sauf Columbia, au niveau de la 116e, où je suis déjà allé deux ou trois fois. Je me suis aperçu, en effet, à part cette exception, que je ne suis jamais allé au nord de Central Park (110e rue), les terres sauvages du grand nord…

Cette longue traversée via Broadway (en tout l’avenue fait 15 km de long, de Battery Park au Broaway Bridge) une performance exaltante, autorisant la rencontre de nombreuses ambiances successives de Broadway, depuis l’anonymat de Midtown au foisonnement quincaillier et parfumé de la 34e rue, de l’artifice enluminé de Times Square aux théâtres du divertissement populaire, du monumental de Columbus Circle au culturel du Lincoln Center, du commercial de la 72e rue au résidentiel qui s’installe plus au nord. En passant par une multitude d’atmosphères singulières très différentes, Union Square et son forum politique anti-trump, Madison Square et le Flatiron sublimement étroit et élancé, les grands magasins de luxe au dessus de Columbus Circle – le « plus grand Mall de prestige du monde » est-il affiché en énormes lettres capitales brillantes –, ou, plus modeste mais bon souvenir, l’hôtel où j’ai passé quelques jours il y a deux ans, le Milburn, au croisement de Broadway et de la 76e rue.

En arrivant, le doorman m’a dit que je ressemblais à Chuck Norris, ce que j’ai pris pour un compliment. Si vous ne voyez pas à quoi ressemble Chuck Norris, en regardant La Fureur du dragon, vous comprendriez : il combat à mains nues contre Bruce Lee dans le Capitole à Rome, finit par mourir, mais a montré à tous sa bravoure, son torse velu et son épaisse tignasse ébouriffée : c’est tout moi… 

J’ai appris deux mauvaises nouvelles le lendemain, une grave et une plus anecdotique. Marc Nicolas, le patron de la fémis, qui venait de partir après 12 ans de direction, est mort, à 60 ans. En apprenant cela dans la journée, ici à New York, ce fut irréel, comme si cela ne semblait pas vrai. Cela me rend très triste, j’aimais beaucoup marc. C’est lui qui m’a fait venir vers la fémis pour préparer les Rencontres bi-annuelles. Avant, c’était déjà lui qui m’avait fait venir à la cinémathèque, en 1999, quand je venais d’être viré des Cahiers, pour tenter de reconstruire un musée Langlois. Ce ne fut pas facile, même délicat, et nous avions dû renoncer au bout de deux ans devant l’adversité. Mais cela nous avait beaucoup rapprochés, unis, et nous nous rencontrions depuis régulièrement, pour travailler et/ou pour déjeuner. Je savais qu’il était malade, mais il minorait toujours cela d’un rire ou en passant à autre chose. La chose l’a rattrapé, et je suis bien sonné. 

L’autre, c’est une mort aussi, même trois, vues sur internet au hasard… Ce ne sont pas des gens que je connaissais, trois alpinistes, mais les lieux, la pointe calcaire au dessus du col de la Beccaz, juste en dessous de la Tournette, surplombant de 2000 mètres le lac d’Annecy, un coin superbe où nous avions marché avec le guide René Vuillermoz, et où il m’a toujours dit qu’il m’emmènerait skier… 

Antoine de Baecque
Degré zéro

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