Matin blême

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être. Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Dans l'antre de LibérationPar la fenêtre ? Éberlué, je me tourne vers Jean-Marc. Bouche ouverte et yeux écarquillés, mon collègue ne semble, pas plus que moi, croire à ce qu’il vient d’entendre. Nous cherchons à traduire en faits et en actes l’injonction que vient de nous lancer Paul Dupieux, le patron de la boîte, et nous n’y parvenons tout simplement pas. Car Paul vient de dire, d’aboyer même : « Il y a au moins cent personnes de trop dans cette entreprise, il faut impérativement qu’on s’en sépare, par la fenêtre ou par la porte, et le plus vite possible ». C’est ce qu’il a dit, au mot près.

Jean-Marc se tourne vers moi à son tour. Il est livide, comme je le suis aussi j’imagine. Cent personnes ! Par la fenêtre ou par la porte ! Si la formule n’avait pas des implications aussi dramatiques, elle pourrait passer pour comique : l’entreprise Dupieux se trouve être un des leaders français des huisseries, alors les portes et les fenêtres ça nous connaît. Mais les licenciements secs…

Nous n’étions qu’une dizaine au début, il y a vingt-cinq ans. Notre spécialité, c’était les fenêtres en bois avec double vitrage. Cela marchait si fort et Paul était si ambitieux qu’il a voulu que nous passions au PVC et que, de surcroît, nous nous mettions à fabriquer des portes et portails. Le marché était alors formidablement dynamique, au point que nous avons commencé à emprunter et à embaucher à tour de bras. Hélas nous avons complètement raté le marché de l’alu, Paul n’y croyait pas, trop cher disait-il, or c’est ce qui se vend le plus désormais. Le PVC est devenu ringard, et nous avec.

Cent personnes ! Un sixième de l’effectif ! Un massacre social. Il est 7h30 ce jeudi de décembre, le soleil n’est pas encore levé. Jamais Paul n’a convoqué un comité directeur aussi tôt. On se doutait bien que ce ne serait pas pour annoncer de bonnes nouvelles. Mais à ce point-là  ! Sous les néons de la salle de réunion nous avons tous l’air de déterrés — fossoyeurs serait un mot plus adéquat en l’occurrence.

Nous sommes huit à cette réunion : Paul, sa secrétaire, le directeur financier et le DRH sont à un bout de la grande table ovale. Les directeurs de départements sont à l’autre : Jean-Marc (Portes et Portails), Alain (Marketing et Ventes), Claude (Matériaux et Conception) et moi (Fenêtres, toujours notre cœur de métier). La table est en acajou vernis, la lumière des néons s’y reflète de manière sinistre. C’est un achat somptuaire que nous avons pu nous permettre du temps de notre splendeur. La salle de réunion elle-même, perchée au sommet d’un bâtiment neuf que nous avons fait construire au plus fort de notre activité, est d’un luxe clinquant, avec aux murs des toiles d’artistes contemporains — l’expressionnisme abstrait est la marotte du patron.

Paul était extrêmement nerveux en arrivant : à peine assis, il a renversé son gobelet de café et le liquide brûlant a coulé sur la table jusqu’à former une petite flaque en son milieu. Ce meuble au coût exorbitant n’est même pas plan ! La secrétaire s’est levée d’un bond, sans doute pour aller chercher une éponge, mais Paul l’a retenue par le bras en disant d’une voix lasse : « Laissez, on s’en fout ». On ne se met pas à écoper au milieu d’un naufrage.

Puis Paul s’est mis à parler par saccades en ponctuant chacune de ses phrases d’un coup de poing sur la table. Je ne l’avais jamais vu dans cet état-là. Certes, ce n’est un secret pour personne que les actionnaires américains lui mettent la pression. Ces trois dernières années, ils n’ont cessé de remettre de l’argent au pot et ont fini par devenir majoritaires. Maintenant ils veulent des résultats, et vite. Évidemment, hors de question pour eux de financer une diversification vers l’alu : nous n’avons aucune compétence en la matière, cela coûterait trop cher. Le bois et le PVC, ça se travaille plus ou moins de la même manière, mais le métal, c’est un autre métier.

Je sais que, dans mon dos, les employés m’appellent Monsieur Fenêtres. Jean-Marc, c’est Monsieur Portes, et Paul, bien sûr, c’est Monsieur Portes-Fenêtres. Aucun de nous trois ne s’est jamais offusqué de son surnom mais ce matin ces mots ont une résonance horrible après ce qui vient de nous être annoncé. Je suis atterré et n’arrive pas à trouver mes mots. Jean-Marc est plus rapide.

— Cent personnes ? Tu as dit cent, Paul ? Mais on fait comment ?

— Eh bien, nos marges de manœuvre sont assez limitées, répond le DRH avant même que Paul n’ouvre la bouche. On peut envisager un plan social, mais pas pour la totalité des départs, on n’a pas la trésorerie nécessaire. Il faudrait qu’il y ait cinquante départs volontaires ou, disons, contraints. Seulement quarante peut-être si nous …

Le poing de Paul s’abat une nouvelle fois sur la table en acajou.

— Il y a dans vos départements pas mal d’incapables ou d’inutiles, vous trouverez bien un motif pour les faire partir. Et il en faut cinquante, pas un de moins !

J’étais atterré, maintenant je suis révolté. Comment Paul peut-il nous tenir un discours pareil ? Plus que mon patron, cet homme est mon ami, nous nous connaissons depuis si longtemps. Nous avons partagé des week-ends, des vacances, des joies, des chagrins. Je sais que celui qui est en train de proférer ces propos ignobles n’est pas le vrai Paul. J’explose.

— Non mais Paul, tu t’entends parler ? Des incapables ? Des inutiles ? Mais la plupart de ces types bossent bien et, à part deux ou trois peut-être, aucun ne pose problème. Tu nous vois les virer pour faute grave ou je ne sais quoi ?

Je sens bien que j’aurais dû me taire, mais je sais que je ne pourrais pas regarder un seul de mes employés dans les yeux pour lui dire qu’il n’a plus sa place chez nous alors que je suis parfaitement convaincu que c’est faux.

— Alors tu veux que la boîte crève ? C’est ça que tu veux ? me crie Paul, hors de lui.

— Messieurs, messieurs, nous n’en sommes pas là, tente d’apaiser le DRH, plus faux-jeton que jamais.

— Tu veux qu’on plante une entreprise qu’on a quasiment créée ensemble ? Il va falloir prendre ses responsabilités, toi et tous les autres, nous n’avons pas le choix.

Suit un silence extrêmement pesant. Sans doute chacune des personnes présentes autour de la table est-elle en train de se dérouler mentalement le scénario des jours et semaines à venir. Moi, vu la baisse de l’activité, je m’attendais à un plan social mais certainement pas à tant de brutalité. Virer des gens sans raison, sans indemnités ?

Jean-Marc, blanc comme un linge, se lève subitement.

— Je ne pourrai pas le faire. Moi je ne le ferai pas ! Je connais tous ces types, leurs enfants vont à l’école avec les miens, on se croise tous les samedis chez Leclerc. Et on continuera de se croiser s’ils ont encore assez d’argent pour bouffer. Tu vois ce que deviendrait ma vie, Paul ?

— Toi, toi, toi … Mais on s’en fout, de ta petite personne ! Je te parle du collectif, de l’avenir du collectif, de celui de cette entreprise, et le seul moyen de lui en donner un c’est de …

— Non, il doit y avoir d’autres solutions, interrompt Jean-Marc presque en hurlant. Et puis pourquoi on en est là, hein ? Si seulement tu avais …

— Si j’avais quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu veux peut-être ma place ? Tu aurais fait mieux ? Pauvre con …

Sous le coup de l’injure, Jean-Marc retombe sur son fauteuil, hébété. Paul en profite pour enfoncer le clou.

— On ne peut pas faire tourner une boîte avec des couilles molles et toi, je suis au regret de te le dire, tu es une couille molle.

Jean-Marc reste sonné sur son fauteuil, le visage décomposé, ce qui tendrait à donner raison à Paul. Mais moi je sais que Jean-Marc n’est pas un dégonflé, c’est seulement un type désespéré. Sa femme l’a quitté il y a deux ans. Pour un autre homme en plus. Il ne s’en est jamais remis, a commencé à boire, à faire des conneries. Je l’ai aidé autant que j’ai pu mais il y a des chutes qu’il est impossible de stopper. Lorsque Jean-Marc arrive en retard ou ne se pointe carrément pas de la journée, les types de son équipe essayent toujours de le couvrir, ils disent qu’il est en rendez-vous à l’extérieur. Et c’est parmi ces gars-là qu’il devra trouver des victimes ?

Jamais autour de cette table il n’y a eu d’échanges aussi frontaux, et le mot est faible. J’ai l’impression de vivre un accident au ralenti. Dehors, les premières lueurs de l’aube tombent sur un paysage sinistre de zone industrielle. Les baies vitrées (de la meilleure qualité, j’y ai veillé) qui ceinturent la pièce offrent une vision panoramique sur un matin d’apocalypse, du septième étage en plus. Au milieu de la table, la flaque de café tremblote à chaque coup de poing de Paul. Les autres responsables et le directeur financier restent muets, le nez plongé dans leur gobelet. La secrétaire me lance des regards désespérés. Elisabeth sait que Paul me fait confiance et elle compte sans doute sur moi pour arrondir les angles, pour arrêter cette violence. Hélas je ne vois vraiment pas comment.

— O.K., Paul, ça va mal, O.K., O.K., mais on n’est pas obligés de s’injurier quand même. Est-ce que les actionnaires ne pourraient pas faire un petit effort côté plan social ? On doit pouvoir s’en sortir d’une manière plus décente, non ?

— J’ai tout essayé. Ils m’ont dit que c’était soit ça soit ils revendaient leurs parts à Atrya, et là je ne te parle pas du massacre. Il n’y a pas de solution. Il n’y a plus d’autre solution.

Sans qu’on ne lui ait rien demandé, le directeur financier se met à égrener une litanie de chiffres sur les ventes, la trésorerie et les perspectives de marché mais personne ne l’écoute. Nous sommes groggy. À côté de moi, Jean-Marc a plongé sa tête dans ses mains. Je me demande s’il n’est pas en train de pleurer. Il sent l’alcool. Si tôt le matin ? J’éprouve de la pitié pour lui. Il exagérait un peu tout à l’heure en disant qu’il croisait ses gars chez Leclerc : quand ils l’aperçoivent dans une allée en train de pousser son chariot plein de mauvais whisky en flacon plastique, ils préfèrent prendre la tangente, je l’ai constaté de mes yeux. Quant à ses gamins, cela fait un bout de temps qu’il ne les a pas emmenés à l’école : son ex a fini par en obtenir la garde exclusive, vu la dérive du père. Et maintenant cette tuile au boulot …

Je poursuis d’une voix blanche.

— D’accord Paul, supposons. Mais alors il va falloir que tu nous expliques comment on s’y prend pour convaincre des types de partir sans indemnités. On les humilie, on invente des fautes, on les décourage ?

— Tu vois bien, il y a mille manières, ce n’est pas si difficile. Même … même Jean-Marc saura comment s’y prendre. Hein Jean-Marc ?

L’intéressé se dresse à nouveau avec dans son regard une telle expression de fureur, ou de folie peut-être, que je crains qu’il ne s’en prenne physiquement à Paul. Mais non, il finit par se diriger vers la machine à café, se sert un nouveau gobelet, puis se met à marcher de long en large dans la salle. Nous l’observons du coin de l’œil avec inquiétude.

Le DRH reprend la parole pour détailler les mille saloperies que nous pourrions faire, tout en faisant mine de les réprouver. Tout à coup il s’interrompt en me regardant avec une expression d’effroi.

Non, ce n’est pas moi qu’il regarde, c’est juste derrière.

Je me retourne.

Jean-Marc a ouvert une des fenêtres. Il est en train de l’enjamber.

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien