@delevoye, sur un air de fake

Réseaux sociaux, blogs, téléphones mobiles… Je scrute nos couacs relationnels, nos dérives de comportements, nos tics de langage – toutes ces choses qui font que, parfois, je préfère me taire.

Il n’y a encore pas si longtemps, l’architecte de la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, vivait sa vie de haut-commissaire sous les ors de la République. L’histoire est connue : très occupé sûrement, il fut en tout cas épinglé pour avoir oublié de signaler plusieurs mandats à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. 

Le truc qui agace…

Revenons sur ce moment de grand déballage pré-Noël. Dans un pays qui manifeste depuis plus d’un an pour une justice sociale et un pouvoir d’achat décent, l’ex-chiraquien est non seulement l’auteur d’une réforme qui met le feu aux poudres mais voici qu’on apprend qu’il a perçu quelque 5000 euros mensuels au titre de président du think tank Parallaxe – ce, quand la Constitution interdit toute activité professionnelle aux membres du gouvernement.

C’est à cet instant de l’histoire que je lis ceci sur ma timeline :

Évidemment, ça agace un peu. Par provoc’ – jusqu’où ira-t-il ? – je lance la vidéo en pied de tweet siglée Public Sénat. C’est alors seulement que je comprends qu’il y a baleine sous gravier.

L’œil associe immédiatement le texte verbatim du tweet à l’image de l’homme juste en dessous – les deux étant habilement liés par l’adresse @delevoye. C’est une affaire de code de lecture : des mots + une tête = les propos viennent de cette personne. C’était déjà le cas en presse papier : une interview y est illustrée par la tête de l’interviewé. 

Spectaculaire, extraordinaire, retweetable

La puce à l’oreille de la souris, et la blague s’affiche dans toute son évidence. Le twitto, @ccastanette, s’affiche sous l’identité d’un certain Christophe Castagnette (on y gagne un g), « Ministre de l’inferieur. Premier Columbo de France. » La mention « Parodie » confirme le fake. Pour finir, je me sens un peu idiote de n’avoir pas immédiatement compris que j’avais affaire à un média parodique – à la manière du Gorafi ou du Journal de l’Élysée

Il semblerait que je ne sois pas la seule. Les commentaires sous le tweet susmentionné disent la colère, la rage. 

 


C’est le propre de ces réseaux particulièrement consultés sur téléphone : on lit à peine, l’œil cherche le spectaculaire, l’extraordinaire, mieux : le retweetable. Peu de place ici pour la vérification, la nuance. On s’indigne, on s’insurge, on prend à partie. Le ton monte, la colère, tandis que l’analyse, la compréhension des circonstances et des enjeux sont reléguées à un arrière-plan à peine visible. On est pour. Ou contre. On a choisi son camp et nos réseaux, parodiques ou non, nous disent qu’on a raison. Tout a l’air si simple quand en vérité rien ne l’est.

Enseigner, décrypter…

Loin de moi l’idée de jeter la pierre aux auteurs de ces commentaires, ni même aux comptes parodiques. En revanche cet épisode m’interroge une fois de plus sur nos rapports aux réseaux, sur nos capacités à les décoder versus la consommation boulimique qu’on en fait. Quand enseignera-t-on – dans les écoles, les lycées, mais aussi dans nos entreprises, et à destination de tous via nos mairies – le décryptage de ces informations, des images qui les accompagnent, des réseaux sans cesse renouvelés avec leurs codes éphémères ? Quand sera-t-on en mesure de considérer la question de nos usages du Net pour tous – quand nous naviguons individuellement dans une opacité où même les plus avertis ont du mal à y voir clair ?

Voici pour le « pourquoi » ; il est temps maintenant que je me taise.

Stéphanie Estournet
Je me tais et je vais vous dire pourquoi