Des Damnés qui font Mal

LES DAMNES - D' aprés Luchino VISCONTI, Nicola BADALUCCO et Enrico MEDIOLI - Mise en scène : Ivo VAN HOVE © Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon 2016
© Christophe Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

Dans le scénario des Damnés de Visconti (La caduta degli dei – La chute des dieux – en italien), tous les ingrédients d’une bonne série sont là : nid de vipères familial (avec sa brochette de lâches, de salopards, de monstres, plus nombreux et plus intéressants que les innocents sacrifiés), intrigue policière (meurtres, suicides, fausses accusations) enchâssée dans la grande Histoire (les débuts du pouvoir nazi, de l’incendie du Reichstag à la Nuit des longs couteaux). Le tout sur fond de bûcher infernal (les aciéries von Essembeck et leurs hauts fourneaux, objets de toutes les convoitises). Du film de Visconti, sorti en 1969, reste d’abord la puissance des flammes saturant l’écran de lueurs orangées et l’implacable cruauté du portrait d’une aristocratie moribonde, avec sa foule de domestiques traquant les grains de poussière et les faux plis dans les nappes alors que les maîtres s’entretuent. Plus daté : un certain baroque nazi (travestis, lèvres peintes en noir, bas résilles, Lily Marlene, orgie homo SS – ou plutôt SA), malgré la performance d’Helmut Berger en dernier rejeton dégénéré.

Du film de Visconti, le metteur en scène Ivo van Hove, n’ignore rien et on n’est pas obligé de le croire quand il prétend ne pas l’avoir revu depuis longtemps. Mais il dit vrai quand il affirme être parti, pour son adaptation théâtrale, du scénario et pas du film. Le directeur artistique du Toneelgroep d’Amsterdam a l’habitude. Il a notamment puisé chez Bergman (Cris et chuchotements, Après la répétition, Persona…),, mais aussi Cassavetes ou Pasolini. Et c’est la troisième fois qu’il s’inspire de Visconti (après Rocco et ses frères et Ludwig). Tous réalisateurs clairement proches du théâtre. À chaque fois, ce ne sont pas les images du film que van Hove cherche à transposer, mais l’histoire et sa structure. Le théâtre lui permet de jouer de la profondeur, de montrer le hors-champ, les coulisses. Et les images diffusées sur écran n’ont pas pour vocation d’illustrer. Filmées en direct, elles sont un outil cinématographique – gros plans sur un visage ou une main – au service du théâtre ; elles peuvent aussi avoir une valeur informative, quand sont projetés des documents d’époque, avec en surtitre des rappels d’événements historiques. Du cinéma, van Hove fait moins un support qu’un interlocuteur, voire un contradicteur : l’écran saturé d’informations s’oppose au vide du plateau, comme si le cœur de l’action ne pouvait être qu’un no man’s land, un désert imaginaire.

À tous les spectateurs de théâtre qui ont pu se lasser ces dernières années d’un recours immodéré à la vidéo, le spectacle d’Ivo van Hove vient rappeler ce que peut être une utilisation intelligente des images. Dans Les Damnés, elles ont aussi une valeur radiographique, souvent surexposées, parfois en noir et blanc, elles donnent aux personnages une dimension fantomatique, quand les corps de chair et d’os sur scène ont, eux, des allures de pantins.

Cauchemar ou bal des spectres, au delà des personnages du film de Visconti, ce sont bien des figures théâtrales qui revivent et meurent sur le plateau de la cour d’honneur. Van Hove, qui a monté Shakespeare, sait bien que la généalogie de la famille von Essenbeck puise de ce côté là. Il y a du Lear chez le vieux baron Joachim, du Lady Macbeth chez la baronne Sophie – et du Macbeth chez son amant Friedrich Bruckmann, du Hamlet chez les deux héritiers Günther et Martin (qui bascule à la fin du côté de Richard III). La liste des références possibles est sans fin, elle mène aussi aux origines de la tragédie familiale, chez les Atrides, Agamemnon, Iphigénie, Clytemnestre, Égisthe, Oreste, Électre, etc. Et se prolonge chez Racine, il y a du Néron chez Martin et de l’Agrippine chez Sophie… Tous personnages que les acteurs de la Comédie-Française connaissent bien. Et c’est peut-être bien à eux qu’ils pensent, tandis qu’ils se préparent pour le dîner d’anniversaire du vieux baron Joachim (Didier Sandre, toujours impeccable), exactement comme s’ils étaient dans leur loge avant d’entrer en scène. Entre eux et le metteur en scène un courant a dû passer. Ivo van Hove n’est pas seulement doué pour les images et la dramaturgie, il sait aussi diriger les acteurs, les pousser à “l’exploration de zones psychologiques complexes et d’émotions raffinées”, ainsi qu’il le dit dans un entretien publié dans le programme et réalisé par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française.

LES DAMNES - D' aprés Luchino VISCONTI, Nicola BADALUCCO et Enrico MEDIOLI - Mise en scène : Ivo VAN HOVE © Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon 2016
© Christophe Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

Pour son retour en Avignon, près de vingt-cinq ans après sa dernière venue, la troupe a délégué plusieurs de ses acteurs vedettes et ils brillent, d’Éric Genovese en officier aristo SS à Elsa Lepoivre en baronne perverse, en passant par Sylvia Bergé, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Christophe Montenez… Tous acteurs et victimes de ce que le metteur en scène qualifie de “rituel de mort”.

Un rituel où le public est convié. Côté cour, six cercueils ouverts attendent leurs pensionnaires. À chaque mise à mort, les projecteurs éclairent les gradins plein feu tandis que la victime va se coucher dans la boîte capitonnée. Pour la plupart, la mort n’est pas un apaisement. Une caméra placée à l’intérieur filme en gros plan les visages de ceux pour qui l’enfer éternel commence. Un enfer dont les spectateurs auraient tort de se sentir à l’abri.

Ivo Van Hove ose, en guise de fin, l’image de Martin, le dernier survivant des von Essenbeck, en uniforme noir SS, arrosant la salle de rafales de kalachnikov. Une scène qui, moins d’un an après le Bataclan, sera peut-être encore plus éprouvante lors de la reprise du spectacle à la Comédie-Française. Le Mal aujourd’hui, c’est aussi le sujet de 2666, l’adaptation par Julien Gosselin du roman de Roberto Bolaño et de ¿ Qué  haré yo con esta espada ?, la nouvelle création d’Angélica Liddell, à l’affiche tous deux du festival ces prochains jours. Ivo van Hove, qui a tiré le premier, place la barre haut.

René Solis

Les Damnés, d’après Visconti, mise en scène de Ivo Van Hove, Cour d’honneur du palais des Papes, jusqu’au 16 juillet.

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