Doctor Strange, ou le stade du miroir, de Nosferatu à Trump

Un chirurgien surdoué, sur-friqué et sur-arrogant, puni de son hubris par un accident de voiture qui abîme à jamais ses mains, part chercher un miracle “de l’autre côté du miroir” : auprès d’un Ancien qui lui ouvre les portes d’un monastère, de la perception et des mondes parallèles dont est feuilleté notre multivers… Voici enfin adaptée la saga du “maître des arts mystiques”, BD réputée pour mériter son nom, tant son trip sixties-seventies karmique sous LSD détonne dans l’univers papier glacé de gratte-ciel, de labo et de testostérone de la mythologie comics. Le film est-il digne de si singulière réputation ?

Strange movie en effet, et d’abord par le premier de ses effets spéciaux : confier ses rôles de super héros à de grands acteurs dramatiques, davantage estampillés arty ou Oscar que blockbuster, X-men de l’interprétation aventurés sur une autre planète. Depuis 15 ans, ados geeks, colosses body-buildés et bogoss ironiques squattent les castings du Pantheon made in USA. Ici les trois premiers rôles se partagent une certaine classe internationale : les so british Benedict Cumberbatch (Alan Turing encore peu, ici propulsé héros éponyme) et Tilda Swinton (dame vampire révélée notamment par Jim Jarmusch), et le Danois Mads Mikkelsen en guise de bad boy (guerrier silencieux de Nicolas Winding Refn ou du Français Arnaud des Pallières).

À ce titre, Docteur Strange marque-t-il un stade nouveau de l’industrie hollywoodienne, dix ans après cette petite révolution qui a vu les stars de cinéma devenir vedettes de série ? Veut-on nous faire croire que le super hero movie, enfin sorti du tout-à-l’égoût de l’entertainment mainstream, serait promu maison de prestige, comme tantôt le petit écran s’est fait plus gros que le grand ?

Sans doute est-ce aussi que les producteurs ont pris au pied de la lettre le programme affiché dans le film lui-même : si les Avengers (autres super héros Marvel) assurent la protection physique de la Terre, les Magiciens en figurent le bouclier psychique. Alors remballez-moi ce muscle que je ne saurais voir, et faites-nous bander du neurone ! Car c’est l’autre grande singularité du Docteur Strange. Là où les champions classiques avaient pour super pouvoir leur propre corps, ou au mieux des éléments dont ils ont acquis la maîtrise, les puissances de ces Dieux-là sont celles de l’esprit, elles portent sur le monde autour d’eux, sa structure même.

Voici que villes ou intérieurs se déplient soudain en kaléidoscopes de plafonds, de parois, de pavés qui défilent sans fin ni envers ni endroit, et les secondes elles-mêmes se distendent, se suspendent, s’inversent, toute horloge détraquée… Le temps et l’espace révèlent une profondeur, et davantage encore, une plasticité invraisemblables, grand spectacle cosmique qui impressionne façon grand 8. Docteur Strange devient alors un super Inception, voyage au pays des rêves qui nous avait déjà fait sensation forte à jouer d’un espace-temps élastique – confirmant Christopher Nolan (auteur aussi du chef d’œuvre noir Batman Dark Knight) en mètre étalon du genre superhéroïque.

Au vertige qui nous prend ici, cerveau retourné et œil dilaté, on se demande, après de semblables performances accumulées chez Marvel, notamment chez les X-men, jusqu’à quelle ultime frontière va nous mener une telle surenchère : to the infinity and beyond ? À force de mettre son spectateur sous acid, et de l’accoutumer à des trips toujours plus extrêmes, Hollywood ne risque-t-il pas l’overdose ? À la manière de l’hypercapitalisme qui crise après crise, n’en finit plus de danser sur un volcan, lancée dans sa course absurde et éternelle vers le profit, la machinerie de l’usine à rêves n’est plus qu’une hyperbole exponentielle qui menace sans cesse d’imploser.

La tentation est grande en effet de ne voir ici qu’une mise en abyme de plus, la magie du héros valant pour celle du cinéma. Car quel autre “art mystique” peut aussi bien plier le temps et l’espace à son caprice que le Septième – celui qui modélise les décors, façonne les lumières, cadre comme il veut ou expulse hors champ, monte en parallèle, joue de l’accéléré ou du ralenti, de l’ellipse ou de la pause ?

Et l’on comprend que tout super héros a pour ancêtre caché la Créature de F.W.Murnau, le plus angoissant des Draculas : Nosferatu en personne. En une séquence restée mythique, dans le souverain silence de son noir et blanc teinté, le génie de l’expressionnisme allemand nous faisait comprendre à la fin de l’acte I que “le maître des ténèbres c’est lui” :

À son approche sur un chemin de Transylvanie, le jeune Hutter passe la frontière d’un pont, et “les ombres vinrent à lui“ nous annonce l’intertitre… Le soleil s’est couché sur la pellicule, passée des chaleurs dorées aux froids bleutés ; le carrosse qui embarque le héros circule en vitesse accélérée et en image inversée, le négatif servant ici de “nuit américaine” ; son cocher s’avère avoir les mêmes traits morbides de Max Schreck que le châtelain, doué d’ubiquité et figuré en prédateur, géant penché sur sa proie à la faveur d’un axe-caméra, avant de l’engloutir dans sa gueule toute noire… En somme, l’empire du vampire n’est autre que l’emprise du réalisateur sur la matière, l’espace et le temps du film. Jusqu’à cette hypnose qu’il exerce sur d’autres personnages pour mieux se gorger de leur sang, comme le metteur en scène dirige et exploite ses acteurs.

La légende dit du vampire qu’il se trahit face au miroir, champ-hors champ qui ne lui renvoie pas son image. Il y a, dans Docteur Strange, une “dimension-miroir” où sorciers et enchanteurs s’entraînent, se poursuivent, s’affrontent en surimpression de notre monde, sans que nous simples mortels puissions voir le ballet des corps astraux qui nous traversent. Ainsi d’une étonnante scène où un hôpital, décor “naturaliste” s’il en est, sert d’arène à la lutte de deux gladiateurs spectraux, fantômes translucides qui se superposent au monde réel comme leur chair synthétique d’effet numérique à la prise de vue live action. Des portails dimensionnels s’ouvrent sur cet univers double du réel et dont on peut rester prisonnier, une galerie des glaces sans tain où l’on peut se perdre comme en ces palais de fête foraine où s’égarent le Chaplin du Cirque :

ou l’Orson Welles de la Dame de Shanghai :

Peut-être le film lui-même, qui semble a priori si vide des enjeux idéologiques et des références politiques attachés au genre, s’est-il pris au piège de son artefact ? C’était notre hypothèse déjà pour un autre phénomène Marvel, Deadpool. Tout à l’ivresse de son hubris, Hollywood ne fait qu’y mirer sa toute-puissance réfléchie à l’infinie, sans plus rien voir du monde dont il est censé venir et parler.

Mais peut-être n’avons-nous pas voulu voir que c’est bien de notre société, celle où vous et moi vivons en effet, dont on nous tendait le reflet… Et que nous en dirait alors cette énième variation baroque ? que faire de ce bazar rococo new age, entre dramaturgie morale crypto-bouddhiste (façon Bac de philo : l’Homme peut-il enfreindre les lois de la Nature ? le Bien peut-il s’aider du Mal pour le vaincre ?) et mauvais goût surréaliste (une séquence finale testant nos limites chromatiques pour le vert fluo et le rouge flamboyant) ? Sans doute ce que nous avions déjà lu entre les lignes mouvantes de Captain America – Civil War : un monde toujours plus instable, indéchiffrable de complexité, irréel à force d’être global et virtuel, toute apparence et certitude devenue caduque.

Mais le constat est ici plus précis, et plus radical. Cette “dimension miroir” donne à voir la gigantesque machinerie interne, invisible et inaccessible sauf aux seuls “initiés”, qui préside au fonctionnement de l’univers : ce que certains appellent “le système” – ou pire encore, ce qui prétend le combattre mais ne fait que s’y substituer. Car à l’heure dite “post-truth” où le Président de la première puissance mondiale se fait élire à la fois sur des fake news que s’échangent avatars et forums sur les réseaux sociaux de la complosphère, et aussi sans doute sur des révélations que divulguent des hackers russes cachés dans l’opacité du Net, notre monde s’est bien dédoublé. L’été est passé, toute la planète colonisée et dupliquée par les aliens de Pokémon Go… Mais maintenant que l’hiver vient, elle porte à sa tête un monstre bien moins kawaï que Pikachu, une Créature dont Facebook, Twitter et l’armée des ombres de Poutine ont fait les Frankenstein, un golem raciste, misogyne et vulgaire, qui se nourrit de rumeurs et de propagandes.

Telle est la leçon magistrale de l’étrange docteur, le diagnostic qu’il nous donne comme un médecin à un patient atteint d’une maladie grave : il existe bien une “dimension-miroir”, libérée des contraintes du réel, et dont dépend pourtant notre survie, une Terre-bis qui recouvre notre monde de son enveloppe numérique, là où se jouent la bataille des puissants et le destin des mortels.

Thomas Gayrard

Doctor Strange (1h55), un film de super héros de Scott Derrickson, avec Benedict Cumberbatch, Tilda Swinton, Mads Mikkelsen…

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