Emmanuel Adely pour ceux qui perdent le fil (financier)

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Quand François Fillon, qui gagne en moyenne 24 350 euros par mois (hors salaires des proches, fictifs ou non et cadeaux d’amis divers), avoue benoîtement, sur le plateau de BFMTV, qu’il n’arrive pas à mettre de l’argent de côté, certains ricanent, lui demandent ce qu’il y a donc sur ses désormais connus 17 comptes en banque, et le Gorafi lance « une cagnotte afin de rassembler les dons et assurer un avenir décent au candidat ».

Les gens se moquent.

Ils rient, ils rient et n’essaient jamais, au grand jamais, de comprendre. Si certains sont affligés d’une phobie administrative, d’autres peuvent bien avoir à se coltiner une phobie pécuniaire. Et si François Fillon souffrait de ce handicap majeur ? Ajoutez à cela une famille nombreuse et visiblement exigeante, un parti bourré d’arrivistes ennemis plus ou moins déclarés, des ennuis avec une justice injuste, un complot de journalistes haineux sur le dos, un cabinet noir aux trousses, on aimerait bien vous y voir. Et l’argent, eh bien l’argent : il n’y comprend rien. On perd vite le fil, vous savez, quand on n’a pas à faire et refaire ses comptes dès le 15 du mois afin de gérer un découvert récurrent.

Et il n’est sans doute pas le seul. Bien d’autres responsables politiques semblent avoir ce léger problème avec les sous : ils bossent comme des fous entre deux mondanités, étudient les dossiers jour et nuit avec une application remarquable dès qu’ils ont une minute de libre, usent sans compter leurs pantalons sur les bancs de l’hémicycle dès que leur emploi du temps leur permet d’y être, se démènent pour le bien public tout en veillant à être bien entourés (conseillers, assistants parlementaires,…). Pour leurs propres finances, que voulez-vous, il est fréquent qu’ils perdent le fil.

Emmanuel Adely, "Je paie", éditions Inculte. Une ordonnance littéraire de Nathalie PeyrebonneLes éditions Inculte ont publié l’an dernier un ouvrage imposant (800 pages) d’Emmanuel Adely : Je paie. C’est un journal, qui court du 1er septembre 2005 au 31 décembre 2015. Dix ans de vie, retranscrits comment ? Devinez : par des tickets de caisse. Plus précisément, tout au long de ces années, l’auteur a noté consciencieusement ses dépenses au jour le jour avec, en regard, une ou deux brèves tirées des journaux du moment.

Quelques exemples :

samedi 11 décembre 2010
(Avec une grande fermeté, François Fillon a dénoncé les révélations de WikiLeaks, y voyant vol et recel de vol, deux délits condamnables : Vous ne m’entendrez jamais commenter des informations qui ont été volées, le vol dans tous les pays du monde c’est condamnable, et le recel de vol c’est aussi condamnable a déclaré le Premier ministre depuis Moscou où il est en déplacement officiel. À l’inverse, le Premier ministre russe Vladimir Poutine a mis en doute le bien-fondé de l’arrestation du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, en Grande-Bretagne, demandant : C’est ça la démocratie ? […] Si on parle de démocratie, il faut qu’elle soit totale, pourquoi a-t-on mis Assange en prison ? a déclaré le Premier ministre russe.)
je paie 1,80 € péage à Montaigu à 11:34:43 pour aller à La Roche-sur-Yon ;
total : 1,80  

mardi 26 août 2014
(Montebourg souhaite la bienvenue à son successeur : Bienvenue à Emmanuel Macron, avec lequel nous avons travaillé si bien dès les premiers instants du ministère du Redressement productif, a annoncé Arnaud Montebourg dans un tweet.)
j’achète 21,16 € des slips Aussiebum et je paie 2,20 € de frais d’achat ponctionnés par le Crédit Coopératif par internet, j’achète 44,17 € un cubi de vin blanc, du pain, des lentilles, du savon, un bain de bouche, des tomates, du beurre, de la crème fraîche, 1/4 de jambon sec et des oeufs au Casino à 11:45:26, j’achète 0,85 € une baguette, je paie 4 € un Coca avec une prof de Grasse, j’achète 0,95 € une bouteille de Vichy Célestins ;
total : 73,33 € 

jeudi 16 octobre 2014
(« Quand on me dit les pauvres voyageront en autocar, j’ai tendance à penser que c’est une caricature. Mais les pauvres qui ne peuvent pas voyager voyageront plus facilement », a expliqué le ministre Macron, estimant que « l’autocar, c’est 8 à 10 fois moins cher ».)
j’achète 22 € d’e-liquide à 11:46:06, j’achète 6,20 € un billet aller-retour pour Cannes où je mène un atelier ;
total : 28,20 €

mercredi 9 septembre 2015
(Lancé discrètement après la vague d’attentats de 1985-1986, le dispositif Vigipirate est réactivé avec la guerre du Golfe de 1991, et installé de manière permanente au lendemain de l’attentat contre une école juive de Villeurbanne, le 7 septembre 1995. D’exceptionnel, il est devenu permanent bien que tous les professionnels de la sécurité en soient d’accord : il n’est d’aucune efficacité contre le terrorisme. Il n’a permis aucune arrestation, n’a aucun effet dissuasif – tous les auteurs d’attentats sont nés alors qu’il s’appliquait déjà – et il coûte un million d’euros par jour, selon la propre estimation du ministre de la défense.)
j’achète 5,70 € une recharge d’e-liquide rue des Pyrénées à 17:25:21, avant la rencontre aux Fougères et le dîner chez christian et véro ;
total : 5,70 € 

Croyez-le non, l’énumération, parfois drôle, parfois incongrue, parfois troublante, devient vite captivante, et la lecture de cet étrange objet se fait addictive.

D’un côté, des nouvelles des grands de ce monde. De l’autre, le type qui achète des cubis de vin et des slips. Et qui tient ses comptes. Certains pourront en prendre de la graine et, par la même occasion, en apprendre beaucoup sur la façon de vivre des petits.

Et puis, qui sait, si cela pouvait en inciter quelques-uns à se soumettre au même exercice. On imagine le journal tenu par François Fillon :

mercredi 15 février 2017
j’achète : 35.500 euros deux costumes chez Arnys, trois vestes forestières, un blazer, deux pantalons et deux pulls en cachemire, je paie : 0 € (offert par un ami), j’achète : 15 000 euros une montre de luxe, je paie : 0 € (offert par un ami), j’achète : 10 000 euros une deuxième montre de luxe, je paie : 0 € (offert par un ami) ;
total : 0 € (bien joué Callaghan).

Emmanuel Adely, lui, se permet de dépenser bien plus au quotidien : 

mercredi 9 février 2011
(François Fillon a été contraint mardi de reconnaître avoir été hébergé aux frais d’Hosni Moubarak à Noël.)
j’achète 26,76 € six bouteilles de Freixenet au Monoprix à 16:54:39, j’achète 35 € ma neuvième séance d’analyse à 18:05:03, je paie 8 € un pot à l’Odéon avec Fred ;
total : 69,76 €

Mais lui tient ses comptes. Un vrai grand plaisir.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires