Léonie

Accrocher sur un mur des photographies peut s’apparenter au geste de l’entomologiste disposant les boîtes contenant les merveilles qu’il a rassemblées. Murs, murmures d’histoires, rencontres, filiation, autant de tentatives de parler de la photographie pour la photographie.

Léonie, c’est le prénom que je t’ai donné, toi qui avais cessé ton commerce, « l’épicerie générale » sur la place de Monpazier. C’est la photographie de ta maison qui est accrochée sur mon mur et voisine avec une image parente réalisée à la même période, en octobre 1979, par Willy Ronis. Nous avions répondu à une commande publique baptisée 10 photographes pour le Patrimoine.

L’histoire de la commande est emblématique d’une politique et d’une époque. Un ministre de la Culture de Giscard, Jean-Philippe Lecat, décide que l’année 1980 serait « l’année du patrimoine ». 10 photographies pour le patrimoine - catalogueUn érudit, Michel Delaborde conseillait Jean-Philippe Lecat et son directeur de cabinet, Bertrand Eveno ; ce dernier, inspecteur des finances pantoufla et écrivit une biographie de Ronis publiée chez Belfond. Michel Delaborde était un ami de Gisèle Freund, connue alors surtout pour son livre « Photographie et société » et ses portraits d’écrivains. On lui confia le jury qui devait choisir dix photographes ; dix parce que la France comptait alors dix régions administratives. Assistée d’Agathe Gaillard qui avait ouvert sa galerie en 1975, Gisèle Freund avait désigné cinq photographes déjà connus et cinq jeunes dont elles appréciaient le travail. Une réunion devait décider chaque auteur à choisir une région pour en montrer le patrimoine, à sa manière. Mais les choses ne se passèrent pas comme le Ministère l’avait prévu.

En 1979, les photographes n’avaient pas beaucoup réfléchi à ce que le mot patrimoine signifiait. Aucun n’avait perçu que l’intitulé de la commande appelait à s’engager « pour » le patrimoine. Le ministère communiquait en vantant la « première » commande publique passée par l’État depuis la « Mission héliographique » de 1851… Et, sans doute pour montrer sa culture, le ministère n’hésitait pas à comparer sa commande au travail des photographes de la FSA lancée pendant le New Deal par Roosevelt et destinée à décrire les effets de la crise dans l’Ouest américain. Les dix photographes partirent sur les routes, décidés à n’en faire qu’à leur tête. En échange d’une rémunération modeste, nous avions l’avantage de garder notre liberté. Un seul photographe, Jean Lattes, avait choisi de travailler en couleur, ce qui lui valut les reproches de la critique. La couleur ne bénéficiait pas encore de reconnaissance et était soupçonnée de vulgarité par ceux qui prétendaient défendre la photographie. La division déca-régionale avait donc été abandonnée devant l’insistance des photographes à traiter leur interprétation du patrimoine, privilégiant leurs préoccupations. Je m’en tenais à l’idée d’aller dans le Périgord, montrer un patrimoine rural, d’autant que des amis me prêtaient une maison dans le village de Saint-Avit Sénieur.

C’est dans le Périgord « pourpre » que je rayonnais avec des incursions dans le « noir ». Je trouvais pertinent de montrer des paysages, plutôt que des monuments, loin des lieux trop arrangés pour le tourisme. J’avais pris le parti de travailler « en grand format », à la chambre 4×5 inches ou 13×18 cm.

Les villages se dépeuplaient déjà, les résidences secondaires se vendaient aux Anglais. Beaumont, Molières, Monpazier avaient été des bastides anglaises au XIIIe siècle. Les guerres de religion avaient laissé des traces, à Saint-Avit j’avais photographié une tombe protestante au milieu d’un champ, bannie du cimetière – catholique…

Mes nombreux repérages m’avaient conduit à Monpazier. J’y passais et repassais et un soir d’octobre j’eus la chance de m’y trouver le jour du marché aux cèpes. On m’expliqua que ce marché annuel était toléré bien que les transactions s’y déroulaient « à l’ancienne », sous le regard goguenard de la gendarmerie. Mon Leica n’est pas resté indifférent au spectacle de ce marché et c’est seulement aujourd’hui que je pense ajouter au patrimoine ces photographies inédites.

Mes repérages montrent la place centrale de la bastide médiévale de Monpazier et c’est devant l’immeuble de Léonie que j’ai décidé de poser mon trépied et la chambre 4×5 inches. Il me paraissait intéressant de montrer cet immeuble typique de la fin du XIXe inséré dans le bâti médiéval.

En 1974, j’avais eu la chance de rendre visite à Paul Strand, le grand photographe américain qui vivait à Orgeval près de Paris depuis qu’il avait quitté les États-Unis, chassé par le Maccarthysme. J’avais pu, à la suite de cette visite me procurer le superbe livre de Strand, La France de profil, publié en 1952 par La Guilde du livre de Lausanne. Livre d’autant plus remarquable que la présence des textes et poèmes de Claude Roy et la mise en page originale en font un objet recherché. La maison de Léonie m’a immédiatement évoqué une double page du livre, le « café de le paix » à Audierne (Finistère). La construction de la photographie de Strand, une vue frontale, en élévation diraient les architectes, a inspiré ma vue de la maison de Léonie.

   

La commande devait faire l’objet d’une exposition au Centre Pompidou, au printemps 1980. Le conservateur en charge de la photographie n’a pas aimé le travail des dix photographes. La photographie devait être à l’avant-garde de l’art contemporain pour éveiller son intérêt. Il n’hésita pas à me dire, alors que nous accrochions les tirages dans une salle trop exigüe, les dix photographes s’y trouvant à l’étroit pour le patrimoine, qu’Henri Cartier Bresson n’était en aucun cas un artiste… Nous étions dix amis, nous connaissant bien avant cette commande. Willy Ronis habitait encore L’Isle-sur-la-Sorgue. C’est ce village qu’il avait choisi de montrer et sa photographie du Café de France bénéficiait de la même construction que celles de Strand, et de la mienne… Nous avons décidé de faire un échange, voilà comment l’immeuble de Léonie côtoie Le Café de France de Willy Ronis sur mon mur.

Gisèle Freund regrettait mon choix de travailler en grand format, d’avoir délaissé ce qu’elle aimait le plus, le « reportage ». Celle que notre ami Jean Lattes avait surnommé « la grand-mère de la révolution » n’avait pas la même admiration que moi pour les photos en grand format des photographes américains, Paul Strand, Walker Evans, Ansel Adams. Ces photographes avaient compris que leur travail militait pour leur patrimoine ! Ces quelques photos du marché aux cèpes de Monpazier me devraient peut-être le pardon de Gisèle !

Léonie avait conservé les casiers de son épicerie et pouvait se consacrer à son tricot et à ses plantations…

Le marché aux cèpes de Monpazier en octobre 1979

      

      

 

 
      


    

Gilles Walusinski
Entomologie photographique